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106 Ma Jian — La Mendiante de Shigatze
La Femme en Bleu

La Femme en Bleu, suivi d’une brève biographie de Ma Jian, d’une brève présentation de l’ouvrage La Mendiante de Shigatze, et de Des refuges peu sûrs, un texte autobiographique de Ma Jian paru dans le Times’Asian Journey en 2003.

 

马建 — MA JIAN. La Mendiante de Shigatze
Traduit du chinois par Isabelle Bijon
Actes Sud / L’Aire - Terres d’Aventure, octobre 1988
(Poche : Babel / Aventure, n° 77
)

 

Le réalisme cru de ce récit peut effrayer une âme sensible !

 

LA FEMME EN BLEU (女人蓝)
« Les funérailles célestes »

Le bus franchit le col de Kampa à plus de cinq mille mètres d’altitude. Loin derrière nous, des camions Libération peinaient encore dans la montée. Les nuages se déchirèrent au ras du cairn et des manis 1 et le lac Yamdrock apparut au fond de la vallée. Quand les cimes enneigées et lumineuses plongèrent à la renverse dans les eaux couleur de ciel, j’eus brusquement envie de serrer quelqu’un dans mes bras.

Je faisais route vers le Tibet Central, sur une piste qui n’en finissait pas de tourner. Je venais de passer un mois à Lhassa où j’avais visité les antiques lamasseries ; je m’étais attardé au Jokhang, lieu saint du bouddhisme tibétain, à regarder les pèlerins venus des quatre coins du monde défiler autour du temple. Ils font tourner leur moulin à prières dans l’espoir d’être réincarnés dans une famille aisée. S’inclinant jusqu’à terre devant les portes du sanctuaire, ils accomplissent la grande prosternation, se relevant et s’inclinant, encore et encore, tels des sportifs à l’entraînement.

La grande prosternation est un spectacle plein d’attrait pour un voyageur à l’esprit curieux. Mais la coutume tibétaine la plus fascinante est incontestablement celle des funérailles célestes.

Pendant mon séjour à Lhassa, j’avais tenté à plusieurs reprises de m’approcher de l’autel des funérailles, mon appareil photo en bandoulière. Mais tantôt la cérémonie s’achevait avant le point du jour, tantôt l’accès à l’autel m’était délibérément interdit, parfois par des jets de pierres.

J’avais donc dû me satisfaire de ouï-dire :

La famille du défunt garde le cadavre sous son toit trois jours durant ; puis, le mort est acheminé à dos d’homme jusqu’au cimetière céleste. Pendant le trajet, le porteur ne doit à aucun moment regarder en arrière ; à la sortie du village et à chaque carrefour, on brise une jarre d’argile rouge pour empêcher l’âme du mort de revenir tourmenter les vivants. Un maître de cérémonie allume des feux d’encens ; les plus fortunés font venir des lamas qui récitent des mantras 2 pour élever les mérites du défunt jusqu’au royaume de Bouddha. Ils espèrent ainsi obtenir sa réincarnation dans la Roue de la Vie ou la vie éternelle dans le royaume de Bouddha. Le maître de cérémonie procède au dépeçage du cadavre. Ensuite, il broie les os avec un marteau de fer pour les réduire en pâte. Quand il s’agit d’os tendres (des os d’enfant, par exemple) il ajoute de la tsampa 3 à cette pâte afin de l’épaissir avant de donner le mélange en pâture aux vautours. On reconnaît les morts bouddhistes au signe propitiatoire incisé sur leur poitrine. La remise de la peau du crâne à la famille du mort clôt les funérailles. Les relations avec le défunt se poursuivent ensuite par des dons d’encens et des prières aux Bouddhas.

Je me proposais donc de gagner un coin perdu du Tibet Central où je pensais avoir plus de chances d’assister à des funérailles célestes.

Après un dernier virage, le bus toucha le fond de la vallée et poursuivit sa route le long de la rive du Yamdrock. Pris de tournis, je baissai la vitre. J’étais là, assailli par des relents de suif, à suffoquer dans un bus surpeuplé tandis qu’au-dehors, le lac frissonnait sous la caresse d’une brise légère.

Je préférai descendre.

On était en août, le mois le plus beau sur le haut plateau. L’air y est si transparent qu’on a l’impression de flotter dans le vide. Je posai mon sac de voyage au bord de l’eau et je sortis ma serviette.

Je me sentis mieux après une toilette sommaire.

J’étais à Langkatze, un village d’environ cent familles se résumant à une rangée de maisons en pisé 4 au pied des monts. Des drapeaux couverts d’inscriptions mystiques, "chevaux du vent" flottant au-dessus des toits, et, à mi-pente, une petite lamasserie aux murs rouge et blanc bordés par le bleu des entraits ; des mendongs 5, pans de murs de pierre sans toit où sont gravés des mantras, et un petit chörten 6 chaulé de neuf, d’un blanc immaculé. Rien ne troublait la beauté du lac en cet endroit. Les rayons du soleil jouaient sur les galets au fond de l’eau. Les drapeaux des toits composaient au gré du vent une symphonie de rouges, de jaunes, de blancs et de bleus préfigurant l’harmonie du royaume de Bouddha. Au bord du lac, un peu à l’écart des autres, une maison en ciment sous un toit de tuiles rouges.

... Le siège administratif du canton ? À tout hasard, je sortis de ma poche une lettre de recommandation contrefaite qu’authentifiait un sceau vermillon et je m’avançai. Ce n’étaient pas des bureaux mais une habitation. Un soldat sortit sur le pas de la porte et me fit signe d’entrer. À son accent, je reconnus un Sichuanais 7. Je lui emboîtai le pas. Le bâtiment se révéla être un poste des télécommunications de l’armée où logeait l’homme affecté à la réfection des lignes de téléphone du secteur. Il passait en fait la plus grande partie de son temps à pêcher à la ligne ou à lire des illustrés et des romans d’aventure. Il accepta avec joie de m’offrir l’hospitalité.

Cela faisait quatre ans qu’il vivait là, et il se débrouillait en tibétain. Les habitants du canton l’invitaient souvent à boire un coup chez eux. Tout un bric-à-brac s’entassait dans la pièce qui avait l’air d’un dépotoir.

Y avait-il un autel des funérailles célestes dans les parages ? "Oui."

Je me risquai à demander si l’on y avait célébré des funérailles dernièrement. Il marqua un temps d’hésitation puis m’apprit qu’une femme venait de mourir dans le canton. Ma curiosité était piquée au vif. Mais il se mit à bredouiller, éludant mes questions, puis me dit qu’il devait aller acheter de l’alcool pour le dîner. Il refusa sans grande conviction l’argent que je lui proposai et sortit.

J’échafaudai toutes sortes de suppositions. L’occasion ne se représenterait sûrement pas de si tôt. Seul le hasard... Comme par un fait exprès, il se préparait des funérailles... Je ne devais pas rater ça !

Nous passâmes la soirée à boire en parlant de choses et d’autres. Je crânai pour éveiller son intérêt... Il aimait la pêche ? Eh bien, j’étais moi-même un pêcheur chevronné ! Je lui expédierai de Pékin une canne d’importation en acier inoxydable. "Voilà mon adresse. J’habite à deux pas de chez Zhao Ziyang. Wang Guangmei est dans le coin, elle aussi." Une adresse qu’il aurait été bien en peine de retrouver, bien entendu.

Enfin, j’abordai le chapitre des femmes. Le soldat se mit à fumer cigarette sur cigarette. Il semblait nerveux. Je suis intarissable sur le sujet. Je vantai l’émancipation des femmes d’aujourd’hui puis, passant au dialecte sichuanais je lui proposai de "coucher avec ma nana" quand il viendrait à Pékin. "Tu n’as pas à te gêner !" ai-je ajouté pour faire bonne mesure. Sur ce, il a passé la main sur le rebord de la table et s’est mis à parler.

— La femme, elle avait à peine dix-sept ans.

— Si jeune !

— Elle est morte d’une hémorragie pendant ses couches. L’enfant n’est pas né.

Pris d’un haut-le-cœur, j’allumai une cigarette. Le silence s’éternisait. La maison suintait d’humidité. L’étoile à cinq branches et le matricule de l’unité militaire se détachaient en rouge sur fond jaune à la tête du lit de bois réglementaire collé contre le mur. Des coupures de revues illustrées sur les murs. Un tas de crampons de fer et de cables téléphoniques sous le porte-cuvette près de l’entrée. On avait occulté le carreau du bas de la fenêtre avec du papier journal. Le carreau du haut laissait voir le ciel où le bleu profond s’était obscurci.

Sur la route, les moteurs s’étaient tus depuis longtemps.

Le soldat alla s’étendre sur le lit.

— Tu peux y aller. Les gens d’ici ne font pas d’histoires. La plupart n’ont jamais vu d’appareils photo. Quant aux deux maris de Mima, ils ne savent même pas ce que c’est.

— Les deux maris ?

— Les deux maris de Mima, la morte.

— Elle avait deux maris ?

— Ouais... Elle a épousé des frères, marmonna-t-il.

Je restai un moment pensif avant de poursuivre.

— Pourquoi diable a-t-elle épousé deux hommes ?

Ma question à peine formulée, je me dis que c’était idiot. Puisque la femme était morte... Mais le soldat se lança dans de longues explications.

Mima n’était pas du coin. Elle venait de Naïdouélha. C’était la plus chétive d’une famille de onze enfants, ses parents l’avaient échangée à six ans contre neuf peaux de mouton.

— Ainsi, on troque encore les enfants contre des marchandises ?

Il ne répondit pas.

— ... Par la suite, la vie est devenue un peu plus facile pour elle. Elle est même allée à l’école de Langkatze pendant trois ans. Sa mère adoptive vivait encore...

— Comment s’appelait-elle ?

Jugeant l’histoire digne d’être rapportée, j’avais pris mon stylo et mon calepin.

— ... Le père adoptif est un ivrogne. On l’entend chanter dès qu’il a un coup dans le nez. Et puis, ça lui donne des idées. Des fois, il se collait contre Mima et la tripotait. Après la mort de la mère, il a été plus loin. Qu’est-ce qu’une gamine peut faire pour empêcher un homme... ?

Sa voix dérailla. Je savais qu’il allait se mettre à jurer, comme tout à l’heure, quand je faisais le fanfaron.

— L’enfoiré ! Il ne perd rien pour attendre. Quand je ne porterai plus l’uniforme...

Il vira du rouge au violet. Il avait cet air obstiné qu’on retrouve chez nombre d’hommes du Sichuan. Je me taisais, abasourdi par son juron. Il alla dehors prendre l’air. Les fils du téléphone ne bougeaient pas. J’avais bu la dernière goutte d’alcool. Je me mis à tourner dans la pièce. Il n’y avait pas de moustiques malgré la chaleur, mais l’humidité montant du lac me glaçait les os.

— ... Est-ce que tu veux bien m’y emmener ?

— Allons-y ! répondit-il sans même me regarder.

Il ramassa sur la table la clé ainsi qu’une torche électrique.

Nous empruntâmes un raidillon encaissé entre les murs de pisé. Le faisceau de la torche accrochait des tas de bouses, fraîches ou sèches, tapies parmi les mauvaises herbes. Des chiens se mirent à aboyer. Le soldat poussa une barrière en criant quelques mots de tibétain en direction d’une maison où brillait de la lumière. Nous entrâmes.

Des hommes assis autour d’un feu tournèrent vers moi leurs regards ébahis. Le plus âgé se leva. Le soldat s’adressa à lui, toujours en tibétain. Les autres ne me quittaient pas des yeux. Je sortis mon briquet, l’allumai, et j’offris des cigarettes à la ronde. Je ne distinguais que leurs dents dans la pénombre. Je fis à nouveau jaillir la flamme de mon briquet et la laissai monter. Leurs traits se détendirent. Je passai alors l’objet à l’homme qui était debout. Ils actionnèrent la molette à tour de rôle, me lançant un sourire de temps à autre. Enfin, je m’assis. Mon voisin, un homme jeune, tira d’un sac de toile de la viande de mouton séchée. Il en découpa un morceau et me le donna. Je m’étais habitué à la viande "crue" de mouton ou de vache dans les pâturages de Yangbajing. Détachant mon couteau de ma ceinture, je taillai la viande en lamelles pour l’avaler. Ils me regardèrent faire avec plaisir. L’un d’eux me tendit un bol de tchang 8 à peine fermenté où flottaient encore des grains d’orge. Je pensai aussitôt à la jeune morte.

L’odeur de bouse brûlée rendait l’atmosphère irrespirable. Je promenai mon regard autour de moi. L’intérieur était simple, comme chez tous les Tibétains. Un coffre en bois d’un peu plus d’un mètre de haut, recouvert d’un kadien 8, était posé contre le mur. Toute la pièce était blanchie à la chaux. À droite de la porte d’entrée, une ouverture dépourvue de portière conduisait à une deuxième pièce qui était plongée dans l’obscurité. C’était peut-être la chambre de Mima. Ou bien un débarras. Contre le mur du fond, une vieille armoire tibétaine ; à côté, collée au mur, une image ancienne de Mara tenant la Roue de la Vie dans sa bouche béante, destinée à emplir de terreur le cœur des vivants. Au-dessus, des mantras imprimés sur des bandes de papier multicolores.

Je les vis hocher la tête en me regardant. Peut-être discutaient-ils de l’opportunité de ma présence aux funérailles. Le soldat se leva et me fit signe de le suivre dans l’autre pièce. Il pointa sa lampe sur un sac de chanvre fermé qui reposait sur une plate-forme de briques d’adobe.

— C’est elle.

Je promenai le faisceau de ma torche le long du sac. Elle devait être assise, le visage tourné vers la porte ; le menton sur la poitrine : peut-être lui avait-on enfoncé la tête en la mettant dans le sac.

Étendu sur le lit, les yeux grands ouverts, j’essayais de me représenter Mima. Comme toutes les femmes des minorités nationales, elle savait sûrement chanter. Ces chants m’ont souvent surpris dans les bois ou dans les montagnes. La fraîcheur des voix vous met l’âme en joie. Tout à leur allégresse, ces femmes détachent les cordons de leurs vestes de peaux qu’elles rabattent sur leur ceinture. Quand elles arrêtent de chanter, leurs cheveux défaits flottent sur leur visage. Je prêtais à Mima les traits d’une fille aperçue dans le bus : un visage rond au teint cuivré ; un nez fin, le tour des paupières noir, et des yeux qui vous fixent sans ciller. La peau lisse et blanche de la gorge. Une poitrine généreuse. Le creux obscur entre les seins, frémissant à chaque secousse du bus.

Le soldat revint de sa ronde. Il donna de la lumière. Ses traits n’exprimaient rien. Il alluma une cigarette et vint s’étendre, accoudé sur le lit à côté de moi. Nous n’avions sommeil ni l’un ni l’autre. Il brisa enfin le silence.

— Après tout, puisque tu ne fais que passer, autant te le dire. Et puis, il faut que ça sorte. Ça fait trop mal.

Je me redressai à mon tour, impatient d’en savoir davantage.

— Mima et moi, nous nous aimions bien. C’est à cause de ça que je suis resté ici. Et pourtant, c’est pas le genre de poste qu’on cherche à conserver. Mon travail, c’est le contrôle des lignes de téléphone qui passent par-dessus ces deux montagnes.

Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, je redescendais, un rouleau de vieux câbles sur le dos. Je l’ai hélée et je suis allé m’asseoir à côté d’elle. Son chien a ouvert un œil puis s’est rendormi. La chaleur était écrasante. C’était en plein après-midi. Le troupeau broutait à quelque distance de là, sur une pente exposée au vent. Mima m’a fait un sourire et m’a regardé. Trop longtemps peut-être, avec trop d’insistance. Je lui ai expliqué que j’étais du poste téléphonique. Elle n’a pas compris. Je lui ai montré les fils qui descendaient jusqu’à la maison. Elle a souri encore une fois. Ensuite, elle s’est tournée vers le col de Kampa. Un camion de marchandises montait vers le col mais nous étions trop loin pour entendre son moteur.

Mima m’a dit qu’elle m’avait déjà vu. Elle s’est étonnée de me voir rester ici. Elle n’avait pas l’accent du coin. Je lui ai offert un grand bout de câble pour qu’elle se fasse une corde à linge ou de la ficelle d’emballage. Par la suite, je retournai souvent là-haut pour la voir. Elle m’attendait. Elle me donnait de la viande de mouton séchée et du tchang de sa fabrication. Elle faisait aussi un alcool de jujubes et de poires sauvages. Nous passions toute la journée ensemble et nous ne nous séparions jamais avant la tombée de la nuit. Je trouvais Mima plus propre que les autres Tibétaines. J’aimais sentir sur elle l’odeur de fromage et de suif rance. Elle ne m’a pas repoussé quand j’ai défait la ceinture de toile qui fermait sa robe de peau. Je l’ai attirée contre moi. C’était la première femme que je touchais. Dès que je me trouvais près d’elle ou que ma main frôlait sa poitrine je ne savais plus ce que je faisais. Elle avait envie que ma main descende plus bas mais je ne savais pas m’y prendre. Elle m’a raconté que son père adoptif avait l’habitude de l’enfiler avec les doigts. Elle disait aussi qu’elle devait souvent fuir la maison, que les gens du village savaient qu’il couchait avec elle, et que les garçons de son âge la méprisaient.

Ça c’est passé il y a un an, presque jour pour jour. Elle a fait irruption chez moi en pleine nuit et elle s’est glissée à tâtons jusqu’à mon lit. J’ai trouvé le courage de faire ça avec elle. Je me demande comment. On a continué toute la nuit. Mais il fallait qu’elle rentre chez elle avant le jour. Elle m’a écarté. Je l’ai aidée à se rhabiller et je me suis endormi tout de suite. Mais, avant de me quitter, elle m’a donné son collier de turquoises. C’est le lendemain que j’ai appris qu’elle avait épousé les deux frères.

À ces mots, il me regarda droit dans les yeux :

— Si tu racontes ce que tu viens d’entendre, je suis un homme mort. Ils me tueront à coups de couteau.

J’ai hoché gravement la tête pour l’assurer de mon silence.

Voilà pourquoi je l’appelle ici "le soldat".

Il a sorti le collier d’un tiroir. Je l’ai approché de la lumière pour l’examiner à mon aise. C’étaient des agates entremêlées de perles d’acajou avec un pendentif de turquoises.

Le collier luisait sous la lampe. J’y respirai l’odeur lactée de la jeune femme. Je revis la forme dans le sac de chanvre.

— Est-elle revenue te voir, après ?

— Non. Après son mariage, elle s’est occupée de son ménage.

Les frères étaient fous d’elle. Quand ils avaient bu, on entendait les cris et les gémissements de Mima, bien après minuit. Quelqu’un a vu le cadet, la fois où il revenait avec Mima du pèlerinage de Wangdan, la pénétrer sur le dos de son cheval. Elle était déjà enceinte. Ces deux-là ont attendu la moitié de leur vie avant de se trouver une femme.

— Elle n’a vraiment pas cherché à te revoir ? insistai-je.

— Si. Elle est revenue. Seulement, je ne voulais pas tout te dire.

Au soleil levant, nous sommes montés à l’autel des funérailles.

Ce n’était pas comme à Lhassa une grande pierre plate surplombant le vide. À mi-pente, quelques pieux de fer encordés autour d’un redan rocheux délimitaient l’autel. Des couteaux rouillés, de grands marteaux et une hache au manche cassé gisaient à proximité ; des fragments d’os humains, des cheveux, des bracelets brisés, des perles de verre et des ongles que les rapaces avaient régurgités.

La montagne était calme. Les vautours attendaient perchés sur les crêtes. Quelques bourgeons vaporeux commencèrent à éclore sur le lac Yamdrock. Ils s’épanouirent en un tapis de brume qui recouvrit tout le lac. La nappe laiteuse respirait, se soulevait et retombait comme la poitrine d’une femme. Elle gonfla, de plus en plus dense, jusqu’à noyer le soleil rouge sang. Enfin, la brume se mit à tournoyer à fleur d’eau puis s’éleva vers la montagne.

Le cortège troua la brume. L’aîné portait le sac de chanvre sur son dos. Il n’y avait donc pas de maître de cérémonie. Peut-être ne pouvaient-ils en faire les frais, ou encore n’y en avait-il pas dans le canton. Le cadet était muni d’un sac à farine, d’une bouteille thermos et d’une casserole. Derrière eux venait un lama que je reconnus comme l’un de ceux qui se trouvaient chez Mima la veille au soir. Des écharpes de brume flottaient à hauteur de leurs épaules. Les frères me firent un sourire puis ils dénouèrent le sac. Mima apparut, les membres repliés et attachés contre le torse dans la position d’un nouveau-né. On avait incisé une svastika dans la chair de son dos. Les lèvres de la plaie étaient déjà racornies. Les frères défirent les liens de Mima et son corps glissa à terre. Ils l’installèrent sur l’autel : la tête fermement calée, les membres étendus et le visage tourné vers le ciel. Les yeux de Mima étaient restés ouverts. Elle fixait le ciel où s’enroulaient et se déroulaient des rubans de brume.

Le cadet jeta quelques poignées de tsampa sur les trois feux d’encens qu’il venait d’allumer. Des volutes de fumée âcre se mêlèrent à la brume. Il mit du beurre de yack à fondre dans une casserole sur un quatrième feu. L’aîné, de son côté, alimentait les feux d’encens avec quelques bouses.

Ceci fait, il se redressa et observa les crêtes alentour. Le lama assis en tailleur sur une peau de mouton près des feux égrenait son chapelet au-dessus d’un livre sacré.

Je m’approchai de Mima qui, étendue sur le dos, les cuisses écartées, semblait s’offrir une dernière fois au ciel. Ses seins à la peau plus claire retombaient des deux côtés. Son ventre ballonné renfermait une vie qui ne verrait jamais le jour... Et si c’était la semence du soldat ?

Je réglai l’ouverture et la distance de mon appareil puis je m’accroupis à droite du cadavre, prêt à prendre mes photos...

"On verra les bans de brume au deuxième plan et, à l’arrière-plan, les teintes chaudes des reflets du soleil sur la neige des cimes..."

À travers l’objectif, on eût dit une enfant. J’imaginais la petite fille qu’on avait amenée jusqu’ici à dos de cheval, enroulée dans une peau de mouton d’où ne dépassaient que ses yeux qui découvraient le lac et les montagnes ; la jeune fille au regard tranquille qui faisait paître ses moutons le visage tourné vers les sommets, en rêvant à son pays. À travers l’objectif, elle avait l’air de dormir. Je déplaçai mon appareil le long de son corps. Ses bras pendaient désarticulés, ses mains étaient ouvertes les paumes vers l’extérieur. Sous le sein, une petite tache rouge. Le grain lisse de la peau des cuisses... Le lit du soldat grinçait sans doute... J’entrevis les deux maris en train de s’enivrer.

Je zoomai sur les pieds. La peau était très blanche, les orteils recroquevillés. Le petit orteil, beaucoup plus court, n’avait pas encore d’ongle. Je me reculai pour cadrer mon plan d’ensemble et j’actionnai le déclencheur : il ne s’abaissa pas. Nerveusement, je passai en mode manuel. Je me remis en position et, une seconde fois, j’appuyai sur le déclencheur. Il était toujours bloqué. Je m’assis, les jambes flageolantes, et je changeai la pellicule et les piles. Puis, visant le visage de Mima, je pressai encore une fois sur le déclencheur. C’était comme s’il était gelé. Dans l’objectif, je vis une ride se creuser au coin de la bouche. Ce n’était ni un sourire ni un ricannement mais ses traits qui avaient bougé. Je me relevai lourdement. Un cri strident me transperça les tympans et un souffle m’ébouriffa les cheveux. Un vautour descendait en piqué. Il plana au-dessus du cadavre avant de se poser et de replier ses ailes.

Je rejoignis les autres.

Le cadet tira le sac vers lui et en sortit une bouse qu’il jeta dans le feu. Plongeant à nouveau la main dans le sac, il y prit une galette de tsampa et m’en donna un morceau que je mangeai de grand appétit. La galette était fourrée aux raisins. Puis, du même sac, il sortit de la viande de mouton séchée. Il m’en offrit et me tendit le gobelet du thermos rempli de tchang. Je le bus d’un trait. La viande avait peut-être été boucanée par Mima...

Je levai les yeux vers elle. Sa vulve était tournée de notre côté. Une ficelle de coton pendait à l’extérieur du vagin au sphincter distendu et sanguinolent. On avait sans doute tenté de tirer le fœtus. Je m’acharnai sur mon morceau de mouton séché. Les frères m’adressèrent un sourire. Peut-être ai-je souri, moi-aussi. Mais je fixai les lointains enneigés déjà irisés par le soleil. Il n’y avait plus aucune trace de brume. Les eaux du lac en contrebas, calmes et claires comme la veille, étaient du même bleu turquoise que le pendentif de Mima. L’aîné se leva pour remettre des bouses séchées dans les feux d’encens. Il alla ensuite offrir du tchang au lama. Ce dernier refusa et lui dit que l’âme de Mima avait gagné le ciel. Le cadet se leva alors et tira de son sac un couteau bien affûté.

Nous gagnâmes l’autel. Les vautours qui s’entre-déchiraient en criant assombrirent le ciel au-dessus de nos têtes. Les frères retournèrent le cadavre. L’aîné plongea sa lame dans la fesse de Mima et dépouilla la jambe, de la cuisse à la cheville. Il donna la chair au cadet qui la découpa en morceaux. L’os de la jambe était à nu. Des eaux et du placenta s’écoulaient par le vagin car le ventre s’était trouvé comprimé contre la roche.

Je saisis mon appareil-photo et réglai la distance. Cette fois, le déclencheur fonctionna.

Des nuées de vautours s’abattirent autour de nous. Ils s’assenaient de grands coups de bec en criant. Les corbeaux s’étaient posés au-delà du cercle des vautours mais, comme s’ils se savaient d’une espèce inférieure, aucun ne s’approchait. Ils attendaient leur tour, observant la curée. Le soleil éclaboussa l’autel. Le cadet dut chasser les vautours qui devenaient de plus en plus audacieux. Il leur donnait le corps de Mima en pâture morceau par morceau. Je m’emparai d’un outeau rouillé et ramassai une des mains de Mima que l’aîné avait tranchées. J’en découpai le pouce à l’articulation et le jetai aux rapaces. Le cadet me fit un signe. Il me reprit la main mutilée et la posa à plat sur une pierre. Il en écrasa les doigts un à un avec un marteau avant de la jeter aux rapaces. Ainsi n’en laisseraient-ils rien.

L’aîné saisit Mima par le menton pour maintenir sa tête en arrière. Dès cet instant, je perdis tout souvenir de son visage. Mais Mima garda les yeux grands ouverts et tournés vers le ciel jusqu’à l’anéantissement. Enfin, l’aîné ramassa les nattes que liaient encore un ruban rouge, et en menaça les vautours en se dirigeant vers les feux d’un pas insouciant.

Les corbeaux avaient rejoint les grands rapaces. Ils picoraient les débris de chair et de cervelle mélangés à la tsampa au pied des pieux de fer.

J’ai regardé ma montre. Il y avait deux heures que j’étais là-haut. Le soldat m’attendait pour redescendre. Il avait emprunté une barque pour m’emmener pêcher sur le lac.

 


Notes

1 Manis : supports sur lesquels sont écrits les mantras : pierre, étoffe... Terme emprunté au mantra le plus répandu : Aum Mani Padme Hum.
2 Mantra : formule sonore dont la récitation produit un effet psychique.
3 Tsampa : farine d’orge, se consomme d’ordinaire mélangée au thé salé et au beurre de yack.
4 Pisé : maçonnerie faite de terre argileuse, délayée avec des cailloux, de la paille, et comprimée (Robert).
5 Mendongs : murs élevés avec des manis, appelé aussi murs des manis.
6 Chörten : pagode ou stupa, construction qui abrite souvent les cendres d’un saint.
7 Sichuanais : Chinois originaire de la province du Sichuan.
8 Tchang : bière d’orge.
9 Kadien : petit tapis de laine.



Biographie : Ma Jian, né en 1953 à Qingdao, est peintre, photographe, poète et romancier. C’est sans doute à sa double formation de peintre et de photographe que l’écrivain chinois doit le réalisme et la beauté de ses descriptions.

Il a travaillé jusqu’en 1983 comme journaliste au service des syndicats chinois.

Poursuivi pour ses activités au moment de la campagne contre la Pollution spirituelle menée par Deng Xiaoping, il entamera fin 1984 un long périple à travers la Chine, séjournant notamment plusieurs mois au Tibet où il a fréquenté les populations des régions les plus âpres. Les très libres récits qu’il en rapporte — notamment La femme en bleu, récit presque insoutenable des funérailles célestes — sont d’une force saisissante. Lorsqu’ils parurent en Chine, en 1987, leur audace fit scandale.

Il vit aujourd’hui à Londres. Il a déjà publié La mendiante de Shigatze et Chienne de vie chez Actes Sud, et Chemins de poussière rouge aux Éditions de l’Aube.

 



La mendiante de Shigatze : bien plus qu’une relation de voyage, les cinq récits ici rassemblés proposent une vision saisissante d’un monde que l’on croyait connaître. Le Tibet visité, interrogé et intimement découvert par le Chinois Ma Jian révèle en effet un peuple et un pays d’une inquiétante étrangeté dont la dureté et la violence sont extrêmes. Les descriptions — celles des funérailles célestes durant lesquelles les cadavres sont livrés aux vautours, celles des incestes, des viols, des mortifications... —, aussi insoutenables que fascinantes, n’ont pas manqué de susciter les foudres de la censure en ce qu’elles prêtent d’irréductible singularité à un peuple supposé se fondre dans la grande Chine. En véritable écrivain, Ma Jian parvient à retranscrire le pouvoir fantasmatique d’une réalité cachée mais incontestable.

 



TIME’s Asian Journey | China : Unsafe Havens (2003)

Un homme à part : Ici à Londres aussi bien qu’en Chine, où il vivait auparavant, Ma Jian ne parvient pas à trouver ses racines

Des refuges peu sûrs

Autrefois, à Pékin, sa maison de la rue Nanxiao lui était un refuge. Maintenant Ma Jian sait que sa maison, c’est simplement le lieu où il se trouve, et quelque chose qu’il porte à l’intérieur de lui-même.

En 1981, la Fédération des syndicats de toute la Chine, où je travaillais comme journaliste-photographe, m’a attribué une maison rue Nanxiao dans le district Est de Pékin. À la fin de chaque journée, c’était un soulagement de quitter les mensonges et les duperies de mon travail de propagande et de rentrer chez moi.

Je me faufilais péniblement dans un autobus bondé qui coupait à travers la place Tiananmen et me déposait au bout de ma rue — une rue longue, étroite, bordée de bâtiments gris délabrés et de caroubiers couverts de poussière. Je foulais la suie noire échappée du magasin de charbon de bois, passais devant l’Hôpital de médecine traditionnelle, les étals de fruits, les vendeurs de kebab, le magasin d’habits funéraires, jusqu’à ma maison, au numéro 53. Alors je prenais la clef dans ma poche, tournais le verrou et fermais enfin ma porte au monde extérieur.

C’était un humble logement — une cabane d’une pièce avec une cour minuscule ceinte d’un grand mur de briques. Mais c’était pour moi un paradis, un asile contre la folie des réunions et des directives politiques, un refuge où, pour la première fois de ma vie, je pouvais jouir d’un peu de solitude. Dans ma chambre, je peignais des paysages imaginaires et lisais des magazines underground polycopiés. À la nuit, la bande de mes amis dissidents se pointait, nous ouvrions des bières et discutions de nos espoirs en un meilleur avenir.

Mais en Chine, aucun refuge n’est à l’abri des griffes acérées de l’État. Très vite, mes voisins ont commencé de rapporter mes activités « bourgeoises » à la police. En décembre 1983, j’ai été conduit au Bureau de la sécurité publique pour un interrogatoire, et quand je suis rentré chez moi trois jours plus tard, j’ai découvert que la police avait fouillé ma maison, renversé mes tiroirs et même lacéré mon plafond de papier. Dès lors, quand je rentrais du travail, il me semblait que la ville était entièrement construite de murs, et que par chaque fente une paire d’yeux me fixaient. Ma maison n’était plus un refuge ; c’était une prison.

Alors j’ai quitté Pékin et erré dans la nature, cherchant un coin du pays où je pourrais me sentir chez moi. J’ai voyagé des déserts de l’ouest aux jungles brûlantes du sud, vivant dans des villages reculés habités par des minorités nationales. Cependant, après trois ans passés sur la route, je me suis rendu compte qu’il n’y avait aucun endroit en Chine qui fût libre de la domination communiste. J’étais épuisé et j’ai soudainement ressenti le besoin d’être entouré d’objets familiers et de me coucher dans mon propre lit. Je suis revenu à Pékin en état d’exaltation, mais en approchant de ma porte, mon moral a sombré. Mes voisins avaient profité de mon absence pour étendre leur cuisine le long de ma façade, et ils avaient même attaché leur corde à linge à ma porte. Quelques jours après mon retour, la police m’a interrogé à propos des diverses conférences politiques que j’avais données pendant mes voyages, et les vieilles femmes du comité de voisinage ont frappé à ma porte, me harcelant pour que je sorte trouver un travail.

Je sentais à nouveau que les murs s’étaient refermés sur moi. Avec l’aide de quelques amis, j’ai obtenu un passeport et me suis réfugié à Hongkong. J’ai entrepris de travailler à mon premier roman, je subvenais à mes propres besoins en enchaînant de petits boulots serviles et en passant d’une chambre louée à l’autre. Parfois j’étais si pauvre que je devais chaparder les offrandes de nourriture sur les autels des temples bouddhistes. La liberté et la prospérité de Hongkong ne signifiaient rien pour moi. Quand je marchais parmi la foule bien-habillée des employés de bureau et des hommes d’affaires, je ne ressentais aucun attachement à ma nouvelle demeure. Hongkong ressemblait à une grande jetée flottante où je pouvais débarquer un jour et rembarquer le lendemain.

Au printemps de 1989, les journaux et les écrans de télévision se sont emplis d’images montrant des foules dépenaillées marchant dans les rues poussiéreuses de Pékin. Une immense nostalgie m’a envahi. J’ai su que ma place était dans ces rues. J’ai pris un express pour la capitale, porté par l’espoir que mon pays était enfin en train de changer et que je pourrais définitivement faire de Pékin ma demeure.

En descendant la rue Nanxiao, j’ai entendu les marchands se lancer des insultes comme à l’habitude, et j’ai souri. La puanteur des latrines publiques ne m’a pas dérangé non plus. Quand j’ai franchi ma porte et que j’ai vu la cour souillée par les coquilles d’œuf et les feuilles de chou jetées par mes voisins, je n’ai pas hésité. J’ai posé mon sac, je me suis lavé le visage et j’ai mis le cap sur la place Tiananmen.

Dans les sombres journées qui ont suivi le massacre, je suis discrètement retourné à Hongkong et n’ai pas quitté mon lit pendant quelque temps. Mais la mort et la brutalité dont j’avais été témoin infestaient mes pensées. J’avais besoin de comprendre ce que j’avais vu, et pour cela, je savais que je devais retourner sur mon sol natal. Quelques mois plus tard, je suis revenu rue Nanxiao. J’ai donné à mes murs un nouveau coup de peinture et installé un appareil à gaz. Alors qu’il neigeait dans ma cour, j’ai pris mon stylo et j’ai établi le plan de mon troisième roman. Pendant quelques mois, je me suis senti protégé et en paix, mais tandis que je vivais dans mon petit nid douillet, au dehors, la rue changeait rapidement. Plus personne ne parlait politique. Mes amis dissidents achetaient des biens et ouvraient des entreprises. Les vieux magasins de la rue Nanxiao fermaient et étaient remplacés par des salons de coiffure et des restaurants. L’air sentait l’eau savonneuse, le cheveu brûlé et la carpe frite ; la nuit, j’entendais les nouveaux néons grésiller sous la pluie. Les changements m’ont rendu triste et ils ont encore une fois frustré mes espoirs de trouver satisfaction à Pékin. Dès que mon livre a été fini, je me suis une fois de plus replié sur Hongkong et j’ai loué une maison sur une des îles excentrées du territoire.

Quand les soldats de l’Armée populaire de libération sont entrés dans Hongkong en 1997, j’ai eu le sentiment que la maison d’où j’avais essayé de m’échapper me donnait la chasse. Alors je suis parti aussi loin que possible — d’abord à Bochum, en Allemagne, puis à Londres. J’ai pensé qu’avec le temps, je surmonterais ma nostalgie sentimentale de Pékin. Mais après cinq ans d’un exil que je m’étais moi-même imposé, je me suis surpris la nuit à rêver éveillé aux bruits et aux odeurs de chez moi. Quand un ami m’a téléphoné l’année dernière pour me dire que les autorités projetaient de démolir la rue Nanxiao d’ici quelques mois, mon cœur s’est serré. J’ai su que je devais y retourner.

Habiter à Londres, c’était comme d’être emprisonné dans la cabine de première classe d’un avion : j’étais confortablement installé et bien nourri, mais j’avais toujours le sentiment de planer entre ciel et terre. Quand je suis arrivé à Pékin j’ai senti mes pieds enfin posés sur la terre ferme. J’ai pris un taxi pour aller directement rue Nanxiao mais je n’étais pas préparé à ce qui m’y attendait. Les travaux de construction avaient commencé tôt, et la rue était déjà une scène de dévastation. Les bâtiments d’un côté de la rue avaient été rasés ; l’enfilade de caroubiers avait disparu. Les ouvriers m’ont dit qu’ils démoliraient l’autre côté le mois suivant pour faire place à une grande artère à six voies.

J’ai traversé la rue et marché en direction du numéro 53. Le mur extérieur était toujours debout, mais il était entouré de décombres et de gravats. Je suis resté hébété devant ma porte. Je ne trouvais pas le courage de l’ouvrir. L’espace intérieur me semblait sacré. Pendant vingt ans, cette petite boîte de briques m’avait à la fois emprisonné et libéré. Elle avait abrité tous mes espoirs et tous mes rêves. Je me rendais compte que bien que de cœur je fusse un nomade, incapable de me sentir chez moi en aucun endroit, mes pensées m’avaient toujours ramené rue Nanxiao.

En fin de compte, j’ai su que je n’avais pas besoin de franchir la porte, parce que où que j’aille en ce monde, cette maison resterait, comme la Chine elle-même, gravée dans mon âme.

J’ai remis la clef dans ma poche, pris un taxi pour me rendre de l’autre côté de la ville, et loué une chambre d’hôtel.


happy   dans   Anthropos    Mardi 8 Février 2005, 00:25

 



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