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hétéroclite, écoute le temps, la tête dans les étoiles, les pieds par dessus

 

 




179 L’Histoire de Mimi-nashi-Hôïchi
Lafcadio Hearn

Source : The Internet Sacred Text Archive
Traduction : Happy


Lafcadio Hearn (Koizumi Yakumo 小泉八雲)
(1850-1904)

Kwaidan 怪談 :
Histoires et études de choses étranges

L’Histoire de Mimi-nashi-Hôïchi
耳なし芳一のはなし
(The Story of Mimi-nashi-Hôïchi)

 

IL y a plus de sept cents ans, à Dan-no-ura, dans le détroit de Shimonoseki, fut livrée la dernière bataille de la longue lutte entre les Heike, ou clan Taira, et les Genji, ou clan Minamoto. C’est là que les Heike périrent jusqu’au dernier, avec leurs femmes et leurs enfants, ainsi que leur tout jeune empereur — que l’on évoque désormais sous le nom d’Antoku Tennô. Et cette mer et la côte ont été hantées pendant sept cents ans. . . . Je vous ai parlé ailleurs des crabes étranges qu’on y trouve, appelés crabes Heike, qui ont des visages humains sur le dos, et qui sont, dit-on, les esprits des guerriers Heike. (1) Mais on peut voir et entendre beaucoup de choses étranges le long de cette côte. Les nuits sombres, des milliers de feux follets rodent sur la plage, ou virevoltent au-dessus des vagues, — de pâles lumières que les pêcheurs appellent Oni-bi, ou démons-feux ; et lorsque les vents sont levés, on entend de grands cris venir de cette mer, comme une clameur de bataille.

Les premières années, les Heike étaient beaucoup plus agités que maintenant. Ils montaient sur les navires passant dans la nuit, et essayaient de les faire sombrer ; et à tous moments ils guettaient les nageurs pour les attirer vers le fond. C’est pour apaiser ces morts que le temple bouddhiste, Amidaji, fut construit à Akamagaseki. (2) On fit aussi un cimetière à proximité, près de la plage, et l’on y érigea des monuments où sont gravés les noms de l’empereur noyé et de ses grands vassaux ; et des services bouddhiques y furent régulièrement célébrés au nom de leurs esprits. Après la construction du temple et l’érection des tombeaux, les Heike causèrent moins de difficultés qu’avant, mais ils ont continué à faire des choses étranges par intervalles, — preuve qu’ils n’avaient pas trouvé la paix parfaite.

Il y a quelques siècles vivait à Akamagaseki un aveugle nommé Hôïchi, qui était célèbre pour son habileté à la récitation et son jeu au biwa. (3) Dès l’enfance, il avait été formé à réciter et à jouer ; et quoique jeune encore, il avait dépassé ses maîtres. En tant que biwa-hôshi professionnel, il devint principalement célèbre pour ses récitations de l’histoire des Heike et des Genji ; et l’on dit que lorsqu’il chantait le chant de la bataille de Dan-no-ura, « même les lutins [kijin] ne pouvaient retenir leurs larmes. »

À l’aube de sa carrière, Hôïchi était très pauvre ; mais il trouva un bon ami pour l’aider. Le prêtre de l’Amidaji se passionnait pour la poésie et la musique ; et il invitait souvent Hôïchi au temple, pour jouer et réciter. Par la suite, très impressionné par le merveilleux talent du jeune garçon, le prêtre proposa à Hôïchi de faire du temple son domicile ; et son offre fut acceptée avec reconnaissance. On donna à Hôïchi une chambre dans le bâtiment du temple ; et en échange de la nourriture et du logement, on lui demanda seulement de gratifier le prêtre d’un spectacle musical certains soirs, quand il n’était pas engagé par ailleurs.

Une nuit d’été, le prêtre fut appelé au dehors pour célébrer un service bouddhique au domicile d’un paroissien décédé ; et il y alla avec son acolyte, laissant Hôïchi seul dans le temple. C’était une nuit très chaude, et l’aveugle chercha à se raffraîchir sur la véranda devant sa chambre. La véranda donnait sur un petit jardin à l’arrière de l’Amidaji. C’est là que Hôïchi attendit le retour du prêtre, et il essaya de soulager sa solitude en s’exerçant sur son biwa. Minuit passa ; et le prêtre ne se montrait pas. Mais l’atmosphère était encore trop chaude pour qu’il se sentît à l’aise à l’intérieur ; et Hôïchi resta dehors. Enfin il entendit des pas qui se rapprochaient, venant de la porte de derrière. Quelqu’un traversa le jardin, avança jusqu’à la véranda, et s’arrêta juste en face de lui — mais ce n’était pas le prêtre. Une voix profonde appela le nom de l’aveugle — abruptement et sans cérémonie, à la manière d’un samouraï mandant un subordonné :

« Hôïchi ! »

Hôïchi fut bien trop surpris, sur le moment, pour répondre ; et la voix appela de nouveau, sur un rude ton de commandement, —

« Hôïchi ! »

« Hai ! » (4) répondit l’aveugle, effrayé par la menace contenue dans la voix, — « Je suis aveugle ! — Je ne peux pas savoir qui appelle ! »

« Il n’y a rien à craindre », s’exclama l’étranger, parlant plus doucement. « Je fais étape près de ce temple, et l’on m’a envoyé à vous avec un message. Mon seigneur actuel, une personne d’un rang excessivement élevé, séjourne en ce moment à Akamagaseki, avec de nombreux nobles serviteurs. Il a souhaité voir la scène de la bataille de Dan-no-ura ; et il l’a visitée aujourd’hui. Comme il a entendu parler de votre talent à réciter l’histoire de la bataille, il souhaite maintenant entendre votre interprétation : alors prenez votre biwa et venez avec moi tout de suite à la maison où l’auguste assemblée vous attend. »

À cette époque-là, l’ordre d’un samouraï ne devait pas être désobéi à la légère. Hôïchi enfila ses sandales, prit son biwa, et partit avec l’étranger, qui le guida adroitement, mais l’obligea à marcher très vite. La main qui le guidait était de fer ; et le cliquetis qui résonnait à chaque pas du guerrier montrait qu’il portait une armure complète, — probablement quelque garde du palais en service. La première frayeur d’Hôïchi était passée : il se mit à s’imaginer qu’il avait de la chance ; — car, se souvenant que le serviteur avait assuré qu’il s’agissait d’une « personne d’un rang excessivement élevé », il pensa que le seigneur qui souhaitait entendre sa récitation ne pouvait pas être inférieur à un daimyô de première classe. Le samouraï s’arrêta bientôt ; et Hôïchi prit conscience qu’ils étaient arrivés devant un grand portail ; — et il en fut surpris, car il ne pouvait se rappeler aucune grande porte dans cette partie de la ville, excepté l’entrée principale de l’Amidaji. « Kaimon ! » (5) appela le samouraï, — et il y eut un bruit de barre qu’on enlève ; et les deux hommes continuèrent leur chemin. Ils traversèrent une pelouse, et s’arrêtèrent à nouveau devant une entrée ; et le serviteur s’écria d’une voix forte : « Hé ! Là-dedans ! J’ai amené Hôïchi ». Puis on entendit des pas se précipiter, et des cloisons coulisser, et des portes extérieures s’ouvrir, et des voix de femmes converser. À leur langage, Hôïchi sut qu’elles étaient les servantes d’une famille noble ; mais il ne pouvait pas s’imaginer en quel endroit il avait été conduit. Peu de temps lui fut laissé pour conjecturer. Après qu’on l’eut aidé à monter plusieurs marches de pierre, sur la dernière desquelles on lui dit de laisser ses sandales, une main de femme le guida le long d’interminables enfilades de parquets polis, et de piliers d’angles arrondis trop nombreux pour qu’on se les rappelle, et sur d’extraordinaires surfaces de planchers tapissés, — jusqu’au milieu d’un vaste appartement. Là, il pensa que de nombreux grands personnages étaient rassemblés : le bruit du froissement de la soie ressemblait au bruit des feuilles dans une forêt. Il entendit également un grand bourdonnement de voix, — bavardant discrètement ; et le langage était le langage des cours.

On dit à Hôïchi de se mettre à l’aise, et il trouva un coussin pour s’agenouiller préparé pour lui. Après y avoir pris place et accordé son instrument, il entendit la voix d’une femme — dont il devina qu’elle était la Rôjo, ou dame en charge du service des femmes — s’adresser à lui, en disant : —

« Il est maintenant requis que l’histoire du Heike soit récitée, avec accompagnement du biwa. »

Le récital tout entier aurait demandé de nombreuses nuits : aussi Hôïchi risqua-t-il une question : —

« Comme toute l’histoire ne sera pas dite de sitôt, quelle partie est-il augustement souhaité que je récite maintenant ? »

La voix de la femme fit cette réponse : —

« Récite l’histoire de la bataille à Dan-no-ura, — car la pitié qu’elle inspire est la plus profonde. » (6)

Alors Hôïchi éleva sa voix, et chanta le chant de la lutte sur la mer glaciale, — faisant à merveille sonner sur son biwa la tension sur les rames et la ruée des navires, la vibration et le sifflement des flèches, les cris et le piétinement des hommes, le fracas de l’acier sur les casques, la chute des corps sans vie dans les flots. Et à sa gauche et à sa droite, lors des pauses de son jeu, il pouvait entendre des voix murmurer ses louanges : « Quel artiste merveilleux  ! » — « Jamais dans notre propre province on a entendu jouer ainsi ! » — « Dans tout l’empire il n’y a pas deux chanteurs comme Hôïchi ! » Alors il lui vint un courage neuf, et il joua et chanta encore mieux qu’auparavant ; et un silence émerveillé s’approfondit autour de lui. Mais quand enfin il en vint à dire le sort des faibles et sans défense, — la mort bouleversante des femmes et des enfants, — et le saut mortel de Nii-no-Ama, avec l’enfant impérial dans ses bras, alors tous les auditeurs poussèrent d’une seule voix un long, long cri de détresse ; puis ils pleurèrent et gémirent si fort et si déraisonnablement que l’aveugle fut effrayé par la violence et la douleur qu’il avait provoquées. Les sanglots et les gémissements se poursuivirent longtemps. Mais peu à peu les signes de lamentation s’estompèrent ; et de nouveau, dans le grand calme qui suivit, Hôïchi entendit la voix de la femme qu’il supposait être la Rôjo.

Elle dit : —

« Bien que l’on nous eût assuré que vous étiez un joueur de biwa très habile, et sans égal au récitatif, nous ne savions pas qu’il pût y avoir quelqu’un d’aussi habile que vous vous êtes montré cette nuit. Notre seigneur a eu le plaisir de dire qu’il avait l’intention de vous conférer une juste récompense. Mais il souhaite que vous vous produisiez devant lui une fois par nuit pendant les six prochaines nuits — après quoi il fera probablement son auguste voyage de retour. Demain soir, donc, vous devez venir ici à la même heure. Le serviteur qui vous a amené cette nuit vous sera envoyé. . . . Il est un autre sujet sur lequel j’ai reçu l’ordre de vous informer. Il est exigé que vous ne parliez à personne de vos visites ici, pendant la durée du séjour de notre auguste seigneur à Akamagaseki. Comme il voyage incognito (7), il ordonne qu’il ne soit fait aucune mention de ces choses. . . . Vous êtes maintenant libre de retourner à votre temple. »

Après qu’Hôïchi eut dûment exprimé ses remerciements, une main de femme le conduisit à l’entrée de la maison, où le même serviteur qui l’avait guidé auparavant attendait pour le raccompagner chez lui. Le serviteur le conduisit à la véranda derrière le temple, et lui fit là ses adieux.

C’était presque l’aube quand Hôïchi revint ; mais son absence du temple n’avait pas été remarquée, — car le prêtre, revenant à une heure très tardive, l’avait supposé endormi. Au cours de la journée Hôïchi put prendre du repos ; et il ne dit rien de son étrange aventure. Au milieu de la nuit suivante, le samouraï revint le chercher, et le conduisit à l’auguste assemblée, où il donna une autre récitation avec le même succès qu’à sa précédente représentation. Mais au cours de cette deuxième visite son absence du temple fut découverte par hasard ; et après son retour au matin, il fut appelé à se présenter devant prêtre, qui lui dit sur un ton de reproche bienveillant : —

« Nous nous sommes faits beaucoup de souci pour vous, ami Hôïchi. Sortir, aveugle et seul, à une heure si tardive, c’est dangereux. Pourquoi êtes-vous parti sans nous le dire ? J’aurais pu ordonner à un domestique de vous accompagner. Et où avez-vous été ? »

Hôïchi répondit évasivement, —

« Pardonnez-moi cher ami, j’ai dû m’occuper d’une affaire privée, et je ne pouvais pas arranger la chose à une autre heure. »

Le prêtre fut surpris, plutôt que peiné, par la réserve d’Hôïchi : il ne trouva pas cela naturel et soupçonna que quelque chose n’allait pas. Il craignit que le jeune homme aveugle n’eût été ensorcelé ou abusé par de mauvais esprits. Il ne lui posa pas d’autres questions ; mais en privé il chargea les serviteurs masculins du temple de surveiller les mouvements d’Hôïchi et de le suivre au cas où il devrait à nouveau quitter le temple à la nuit tombée.

Dès le lendemain soir, on vit Hôïchi quitter le temple ; et les serviteurs allumèrent aussitôt leurs lanternes et le suivirent. Mais c’était une nuit pluvieuse et très sombre ; et avant que les gens du temple aient pu atteindre la route, Hôïchi avait disparu. De toute évidence, il avait marché très vite, — chose étrange compte tenu de sa cécité ; car la route était en mauvais état. Les hommes parcouraient les rues à la hâte, se renseignant dans chaque maison qu’Hôïchi avait l’habitude de visiter ; mais personne ne put leur donner de ses nouvelles. Enfin, comme ils retournaient au temple par la côte, ils furent surpris d’entendre le son d’un biwa, dont on jouait furieusement, dans le cimetière d’Amidaji. Excepté quelques feux follets — comme généralement il en virevoletait là pendant les nuits sombres — tout était noir dans cette direction. Mais aussitôt les hommes pressèrent le pas jusqu’au cimetière ; et là, à l’aide de leurs lanternes, ils découvrirent Hôïchi, — assis seul sous la pluie devant le tombeau à la mémoire d’Antoku Tennô, faisant sonner sa biwa, et chantant à haute voix le chant de la bataille de Dan-no-ura. Et derrière lui, et autour de lui, et partout au-dessus des tombes, brûlaient les feux des morts, comme des bougies. Jamais auparavant une aussi grande multitude d’Oni-bi n’avait paru à la vue d’un mortel. . . .

« Hôïchi San ! Hôïchi San ! » crièrent les serviteurs, — « vous êtes ensorcelé ! . . . Hôïchi San ! »

Mais l’aveugle ne sembla pas entendre. Il faisait énergiquement vibrer, sonner, retentir son biwa ; — et il chantait le chant de la bataille de Dan-no-ura de plus en plus frénétiquement. Ils se saisirent de lui ; — lui crièrent à l’oreille, —

« Hôïchi San ! Hôïchi San ! — Rentrez avec nous tout de suite ! »

Il leur dit avec réprobation : —

« M’interrompre de cette manière, devant cette auguste assemblée, cela ne sera pas toléré. »

Là, en dépit de l’étrangeté de la chose, les serviteurs ne purent se retenir de rire. Sûrs qu’il avait été ensorcelé, ils le saisirent à l’instant, le mirent sur ses pieds, et en grande force le ramenèrent en toute hâte au temple, — où on lui retira immédiatement ses vêtements mouillés, sur l’ordre du prêtre, on le rhabilla, on lui donna à manger et à boire. Ensuite, le prêtre insista pour avoir une explication complète de l’étonnant comportement de son ami.

Hôïchi hésita longtemps à parler. Mais à la fin, voyant que sa conduite avait vraiment inquiété et irrité le bon prêtre, il décida d’abandonner sa réserve ; et il raconta tout ce qui s’était passé depuis le moment de la première visite du samouraï.

Le prêtre lui dit : —

« Hôïchi, mon pauvre ami, vous êtes maintenant en grand danger ! Quel malheur de ne pas m’avoir dit tout cela avant ! Votre merveilleux talent musical vous a réellement mis dans d’étranges difficultés. En ce moment vous devez être conscient que vous n’avez pas du tout visité de maison, mais que vous avez passé vos nuits dans le cimetière, parmi les tombes des Heike ; — et c’était devant le tombeau à la mémoire d’Antoku Tennô que nos gens vous ont trouvé cette nuit, assis sous la pluie. Tout ce que vous avez imaginé était illusion — à l’exception de la visite des morts. En leur obéissant une fois, vous vous êtes mis en leur pouvoir. Si vous leur obéissez de nouveau, après ce qui s’est déjà passé, il vous mettront en pièces. Mais ils vous auraient détruit tôt ou tard, de toute façon. . . . Maintenant je ne vais pas pouvoir rester avec vous ce soir : je suis appelé dehors pour célébrer un autre service. Mais, avant d’y aller, il sera nécessaire de protéger votre corps en écrivant sur lui des textes sacrés. »

Avant le coucher du soleil, le prêtre et son acolyte dévêtirent Hôïchi : puis, avec leurs pinceaux à écrire, ils tracèrent sur sa poitrine et son dos, sa tête et son visage et son cou, ses membres et ses mains et ses pieds, — même sur la plante de ses pieds, et sur toutes les parties de son corps, — le texte du saint soutra appelé Hannya Shingyô. (8) Quand cela fut fait, le prêtre instruisit Hôïchi, en disant : —

« Cette nuit, dès que je m’en irai, vous devrez vous asseoir sur la véranda, et attendre. On vous appelera. Mais, quoi qu’il arrive, ne répondez pas, et ne bougez pas. Ne dites rien et restez assis — comme si vous méditiez. Si vous remuez, ou si vous faites du bruit, vous serez mis en lambeaux. Ne vous laissez pas gagner par la peur ; et n’essayez pas d’appeler à l’aide — car aucune aide ne pourrait vous sauver. Si vous agissez exactement comme je vous le dis, le danger passera, et vous n’aurez plus rien à craindre. »

À la nuit tombée, le prêtre et l’acolyte disparurent ; et Hôïchi s’assit sur la véranda, selon les instructions qui lui avaient été données. Il posa son biwa sur le plancher à côté de lui, et, affectant l’attitude de la méditation, demeura tout à fait tranquille, — en prenant soin de ne pas tousser ni de respirer de manière audible. Pendant des heures il resta ainsi.

Puis il entendit venir les pas, de la route. Ils franchirent le portail, traversèrent le jardin, s’approchèrent de la véranda, s’arrêtèrent — juste en face de lui.

« Hôïchi ! » appela la voix profonde. Mais l’aveugle retint son souffle et resta immobile.

« Hôïchi ! » appela gravement la voix une seconde fois. Puis une troisième fois — férocement : —

« Hôïchi ! »

Hôïchi restait immobile comme une pierre, — et la voix grommella : —

« Pas de réponse — ça ne se passera pas comme ça ! . . . Faut voir où se trouve le gars. » . . .

Il y eut un bruit de pieds lourds montant sur la véranda. Les pieds s’approchèrent à pas mesurés, — s’arrêtèrent à côté de lui. Puis, pendant de longues minutes, — durant lesquelles Hôïchi sentit tout son corps s’agiter au rythme des battements de son cœur, — il y eut un silence de mort.

Enfin, la voix bourrue marmonna près de lui : —

« Voici le biwa, mais du joueur de biwa, je ne vois — que deux oreilles ! . . . Ça explique pourquoi il n’a pas répondu : il n’avait pas de bouche pour répondre — il ne reste rien d’autre de lui que ses oreilles. . . . Maintenant, je vais apporter ces oreilles à mon seigneur — pour preuve que ses augustes ordres ont été obéis, autant qu’il fut possible. » . . .

À cet instant Hôïchi sentit ses oreilles agrippées par des doigts de fer, et arrachées ! Si grande que fut sa douleur, il ne poussa aucun cri. Le bruit des pas lourds s’éloigna le long de la véranda, — descendit dans le jardin, — sortit sur la route, — et cessa. De part et d’autre de sa tête, l’aveugle sentait couler quelque chose de chaud et d’épais ; mais il n’osa pas lever ses mains. . . .

Le prêtre fut de retour avant le lever du soleil. Il se précipita aussitôt vers la véranda en passant par derrière, marcha et glissa sur quelque chose de collant, et poussa un cri d’horreur ; — car il vit, à la lumière de sa lanterne, que cette chose collante était du sang. Mais il aperçut Hôïchi assis là, dans l’attitude de la méditation — avec le sang qui continuait de suinter de ses blessures.

« Mon pauvre Hôïchi ! » s’écria le prêtre ébahi, — « qu’est-ce que c’est ça ? . . . On vous a blessé ?

En entendant la voix de son ami, l’aveugle se sentit en sécurité. Il éclata en sanglots, et avec des larmes dans la voix, il raconta son aventure de la nuit.

« Mon pauvre, mon pauvre Hôïchi ! » s’écria le prêtre, — « tout est de ma faute ! — ma très grave faute ! . . . Les textes sacrés ont été écrits sur tout votre corps — sauf sur vos oreilles ! j’avais compté sur mon acolyte pour faire cette part du travail ; et j’ai eu très, très tort de ne pas m’être assuré qu’il l’avait faite ! . . . Bon, nous n’y pouvons plus rien maintenant ; — nous pouvons seulement essayer de guérir vos blessures le plus tôt possible. . . . Courage, mon ami ! — le danger est maintenant tout à fait passé. Vous ne serez plus jamais inquiété par ces visiteurs. »

Avec l’aide d’un bon médecin, Hôïchi se remit bientôt de ses blessures. Le récit de son étrange aventure se propagea très loin, et le rendit bientôt célèbre. Beaucoup de nobles personnes se rendirent à Akamagaseki pour l’entendre réciter ; et on lui fit cadeau de grosses sommes d’argent, — si bien qu’il devint un homme riche. . . . Mais depuis le jour de son aventure, il ne fut plus connu que sous le nom de Mimi-nashi-Hôïchi : « Hôïchi-le-Sans-Oreilles ».


(1) Ces curieux crabes sont décrits dans Kotto, du même auteur.
(2) Ou Shimonoseki. La ville est aussi connue sous le nom de Bakkan.
(3) Le biwa, sorte de luth à quatre cordes, est principalement utilisé dans les récitatifs musicaux. Autrefois, les ménestrels professionnels qui récitaient le Heike-Monogatari, et d’autres histoires tragiques, étaient appelés biwa-hôshi, ou « prêtres du luth ». L’origine de cette appellation n’est pas claire ; mais il est possible qu’elle ait été suggérée par le fait que les « prêtres du luth » ainsi que les shampouineurs aveugles avaient la tête rasée, comme les prêtres bouddhistes. Le biwa se joue avec une sorte de plectre, appelé bachi, usuellement fait de corne.
(4) Une réponse pour montrer que l’on a entendu et que l’on écoute attentivement.
(5) Terme respectueux qui signifie l’ouverture de la porte. Les samouraïs l’employaient pour demander aux gardes en service à la porte d’un seigneur de les laisser entrer.
(6) Ou la phrase pourrait se rendre par : « car la pitié qu’inspire cette partie est la plus profonde. » Le mot japonais pour pitié dans le texte original est « aware ».
(7) « Voyager incognito » est du moins le sens de la phrase originale, « faire un auguste périple déguisé » (shinobi no go-ryokô).
(8) C’est ainsi qu’est appelé en japonais le Prajna-Paramita-Hrdaya-Sutra, « Soutra du Cœur de la Perfection de Sagesse ». À propos de l’usage magique de ce texte, comme décrit dans cette histoire, il vaut la peine de remarquer que le sujet de ce soutra est la « Doctrine du Vide des Formes », c’est-à-dire du caractère irréel de tous les phénomènes et noumènes :

« Les formes ne sont pas différentes du vide,
le vide n’est pas différent des formes.
Les formes sont le vide,
le vide est les formes.
Il en va de même des sensations, des perceptions,
des constructions mentales et des consciences.
. . .
Il n’y a pas d’œil, d’oreille,
de nez, de langue,
de corps ni de mental.
. . .
Parce qu’il n’y a rien à acquérir,
le bodhisattva s’appuyant sur la perfection de sagesse
n’a pas d’empêchement en son esprit.
Parce qu’il n’a pas d’empêchement,
il n’a pas de crainte :
détaché de toutes les méprises et pensées illusoires,
il parvient au nirvâna. »


happy   dans   Nippon    Jeudi 20 Août 2009, 05:51

 



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