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55 Discours de la Servitude Volontaire (Original)
Eſtienne de la Boëtie (1530-1563)

Notes liminaires :

1. Le texte du XVIe siècle est celui du manuscrit De Mesmes.

2. Le découpage en paragraphes est celui qui semble traditionnellement adopté ; les paragraphes ont été numérotés et chaque phrase est traitée comme un alinéa pour faciliter le repérage dans le texte.

3. Il existe sur la Toile une traduction anglaise annotée et commentée de ce texte : Discourse on Voluntary Servitude, Rendered into English by HARRY KURZ.


Texte transcrit —>
Commentaire de Pierre Clastres —>



DISCOVRS
DE LA
SERVITVDE VOLONTAIRE

 

Table des Paragraphes

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1

D’AVOIR pluſieurs ſeigneurs aucun bien ie n’y voy,
Qu’vn ſans plus ſoit le maiſtre, & qu’vn ſeul ſoit le roy ;

ce diſoit Vliſſe en Homere parlant en public.

S’il n’euſt rien plus dit, ſinon,

D’auoir pluſieurs ſeigneurs aucun bien ie n’y voy,

c’eſtoit autant bien dit que rien plus : mais au lieu que pour le raiſonner il falloit dire que la domination de pluſieurs ne pouuoit eſtre bonne, puiſque la puiſſance d’vn ſeul, deſlors qu’il prend ce tiltre de maiſtre, eſt dure & deſraiſonnable ; il eſt allé adiouſter tout au rebours,

Qu’vn ſans plus ſoit le maiſtre, & qu’vn ſeul ſoit le roy.


2

Il en faudroit dauenture excuſer Vliſſe, auquel poſſible lors eſtoit beſoin d’vſer de ce langage pour appaiſer la reuolte de l’armée conformant ie croy ſon propos plus au temps qu’à la verité.

Mais a parler a bon eſcient c’eſt vn extreme malheur d’eſtre ſubiect à vn maiſtre duquel on ne peut iamais aſſeurer qu’il ſoit bon, puis qu’il eſt touſiours en ſa puiſſance d’eſtre mauuais quand il voudra ; & d’auoir pluſieurs maiſtres, c’eſt autant qu’on en a, autant de fois eſtre extremement malheureux.

Si ne veux ie pas pour ceſte heure debattre ceſte queſtion tant pourmenée, ſi les autres façons de republique ſont meilleures que la monarchie, ancor voudrois ie ſcauoir auant que mettre en doute quel rang la monarchie doit auoir entre les republicques, ſi elle en y doit auoir aucun ; pource qu’il eſt malaiſé de croire qu’il y ait rien de public en ce gouuernement ou tout eſt à vn, mais ceſte queſtion eſt reſeruée pour vn autre temps & demanderoit bien ſon traité à part, ou pluſtoſt ameneroit quand & ſoy toutes les diſputes politiques.


3

Pour ce coup ie ne voudrois ſinon entendre comm’il ſe peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelque fois vn tyran ſeul, qui n’a puiſſance que celle qu’ils luy donnent ; qui n’a pouuoir de leur nuire ſinon tant qu’ils ont vouloir de l’endurer ; qui ne ſcauroit leur faire mal aucun, ſinon lors qu’ils aiment mieulx le ſouffrir que lui contredire.

Grand choſe certes & toutesfois ſi commune qu’il ſ’en faut de tant plus douloir & moins ſ’esbahir, voir vn milion d’hommes ſeruir miſerablement aiant le col ſous le ioug non pas contrains par vne plus grande force, mais aucunement (ce ſemble) enchantés & charmes par le nom ſeul d’vn, duquel ils ne doiuent ni craindre la puiſſance puis qu’il eſt ſeul, ny aimer les qualités puis qu’il eſt en leur endroit inhumain & ſauuage.

La foibleſſe d’entre nous hommes eſt telle, qu’il faut ſouuent que nous obeiſſions a la force ; il eſt beſoin de temporiſer, nous ne pouuons pas touſiours eſtre les plus forts.

Doncques ſi vne nation eſt contrainte par la force de la guerre de ſeruir a vn, comme la cité d’Athenes aus trente tirans, il ne ſe faut pas eſbahir qu’elle ſerue, mais ſe plaindre de l’accident ; ou bien pluſtoſt ne ſ’esbair ni ne ſ’en plaindre mais porter le mal patiemment, & ſe reſeruer à l’aduenir a meilleure fortune.


4

Noſtre nature eſt ainſi que les communs deuoirs de l’amitié emportent vne bonne partie du cours de noſtre vie ; il eſt raiſonnable d’aimer la vertu, d’eſtimer les beaus faicts, de reconnoiſtre le bien d’ou l’on l’a receu, & diminuer ſouuent de noſtre aiſe pour augmenter l’honneur & l’auantage de celui qu’on aime & qui le merite.

Ainſi doncques ſi les habitans d’vn pais ont trouué quelque grand perſonnage qui leur ait monſtré par eſpreuue vne grande preueoiance pour les garder, vne grand hardieſſe pour les defendre, vn grand ſoing pour les gouuerner ; ſi dela en auant ils ſ’appriuoiſent de lui obéir, & ſ’en fier tant que de lui donner quelques auantages, ie ne ſcay ſi ce ſeroit ſageſſe, de tant qu’on l’oſte de la ou il faiſoit bien pour l’auancer en lieu ou il pourra mal faire ; mais certes ſy ne pourroit il faillir dy auoir de la bonté de ne craindre point mal de celui duquel on na receu que bien.


5

Mais o bon dieu, que peut eſtre cela ? comment dirons nous que cela ſ’appelle ? quel malheur eſt celui la ? quel vice ou pluſtoſt quel malheureux vice voir vn nombre infini de perſonnes, non pas obeir, mais ſeruir ; non pas eſtre gouuernés, mais tiranniſés, n’aians ni biens, ni parens, femmes ny enfants ni leur vie meſme qui ſoit a eux, ſouffrir les pilleries, les paillardiſes, les cruautés, non pas d’vne armée non pas d’vn camp barbare contre lequel il faudroit deſpendre ſon ſang & ſa vie deuant, mais d’vn ſeul ; non pas d’vn Hercule ni d’vn Samſon, mais d’vn ſeul hommeau, & le plus ſouuent le plus laſche & femelin de la nation ; non pas accouſtumé a la poudre des batailles, mais ancore a grand peine au ſable des tournois, non pas qui puiſſe par force commander aux hommes, mais tout empeſché de ſeruir vilement a la moindre femmelette ; appellerons nous cela laſcheté ? dirons nous que ceux qui ſeruent ſoient couards & recreus ?

Si deux ſi trois ſi quatre ne ſe defendent d’vn, cela eſt eſtrange, mais toutesfois poſſible ; bien pourra l’on dire lors a bon droict que c’eſt faute de cœur.

Mais ſi cent, ſi mille endurent d’vn ſeul, ne dira l’on pas qu’ils ne veulent point, non qu’ils n’oſent pas ſe prendre à luy, & que c’eſt non couardiſe mais pluſtoſt meſpris ou deſdain ?

Si l’on void non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pais, mille villes, vn million d’hommes n’aiſſaillir pas vn ſeul, duquel le mieulx traité de tous en reçoit ce mal d’eſtre ſerf & eſclaue, comment pourrons nous nommer cela ? eſt ce laſcheté ?

Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuuent paſſer, deux peuuent craindre vn & poſſible dix ; mais mille, mais vn million, mais mille villes ſi elles ne ſe deffendent d’vn, cela n’eſt pas couardiſe, elle ne va point iuſques la ; non plus que la vaillance ne ſ’eſtend pas qu’vn ſeul eſchelle vne fortereſſe, qu’il aſſaille vne armée, qu’il conqueſte vn roiaume.

Doncques quel monſtre de vice eſt cecy, qui ne merite pas ancore le tiltre de couardiſe, qui ne trouue point de nom aſſes vilain, que la nature deſaduoue auoir fait, & la langue refuſe de nommer ?


6

Qu’on mette d’vn coſté cinquante mil hommes en armes, d’vn autre autant, qu’on les range en bataille, qu’ils viennent à ſe ioindre, les vns libres combattans pour leur franchiſe, les autres pour la leur oſter : auſquels promettra l’on par coniecture la victoire, leſquels penſera l’on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui eſperent pour guerdon de leurs peines l’entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuuent attendre autre loyer des coups qu’ils donnent ou qu’ils recoiuent que la ſeruitude d’autrui ?

Les vns ont touſiours deuant les yeulx le bon heur de la vie paſſée, l’attente de pareil aiſe à l’aduenir ; il ne leur ſouuient pas tant de ce peu qu’ils endurent le temps que dure vne bataille, comme de ce qu’il leur conuiendra a iamais endurer, a eux, a leurs enfants, & a toute la poſtérité ; les autres n’ont rien qui les enhardie qu’vne petite pointe de conuoitiſe, qui ſe rebouſche ſoudain contre le danger, & qui ne peut eſtre ſi ardante que elle ne ſe doiue ce ſemble eſteindre de la moindre goutte de ſang qui ſorte de leurs plaies.

Aus batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themiſtocle qui ont eſté données deux mil ans y a, & qui ſont ancores auiourd’hui auſſi freſches en la memoire des liures & des hommes comme ſi c’euſt eſté l’autr’hier, qui furent données en Grece pour le bien des Grecs & pour l’exemple de tout le monde : qu’eſt ce qu’on penſe qui donna a ſi petit nombre de gens, comme eſtoient les grecs, non le pouuoir, mais le cœur de ſouſtenir la force de tant de nauires que la mer meſme en eſtoit chargée ; de defaire tant de nations qui eſtoient en ſi grand nombre, que l’eſcadron des grecs n’euſt pas fourni ſ’il euſt fallu des cappitaines aus armees des ennemis : ſinon qu’il ſemble qu’a ces glorieux iours là ce n’eſtoit pas tant la bataille des grecs contre les Perſes comme la victoire de la liberté ſur la domination, de la franchiſe ſur la conuoitiſe ?


7

C’eſt choſe eſtrange d’ouir parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la deffendent ; mais ce qui ſe fait en tous pais, par tous les hommes, tous les iours, qu’vn homme maſtine cent mille, & les priue de leur liberté, qui le croiroit ſ’il ne faiſoit que l’ouir dire & non le voir ; & ſ’il ne ſe faiſoit qu’en pais eſtranges & lointaines terres, & qu’on le dit, qui ne penſeroit que cela fut pluſtoſt feint & trouué que non pas veritable ?

Encores ce ſeul tiran, il n’eſt pas beſoin de le combattre, il n’eſt pas beſoin de le defaire ; il eſt de ſoymeſme defait, mais que le pais ne conſente à ſa ſeruitude ; il ne faut pas luy oſter rien, mais ne lui donner rien ; il n’eſt pas beſoin que le pais ſe mette en peine de faire rien pour ſoy, pourueu qu’il ne face rien contre ſoy.

Ce ſont donc les peuples meſmes qui ſe laiſſent ou pluſtoſt ſe font gourmander, puis qu’en ceſſant de ſeruir ils en ſeraient quittes ; c’eſt le peuple qui ſ’aſſeruit, qui ſe coupe la gorge, qui aiant le choix ou d’eſtre ſerf ou d’eſtre libre quitte ſa franchiſe & prend le ioug : qui conſent a ſon mal ou pluſtoſt le pourchaſſe.

S’il lui couſtoit quelque choſe a recouurer ſa liberté ie ne l’en preſſerois point ; combien qu’eſtce que l’homme doit auoir plus cher que de ſe remettre en ſon droit naturel, & par maniere de dire de beſte redeuenir homme ? mais ancore ie ne deſire pas en lui ſi grande hardieſſe, ie lui permets qu’il aime mieulx vne ie ne ſcais quelle ſeureté de viure miſerablement, qu’vne douteuſe eſperance de viure à ſon aiſe.

Quoi ? ſi pour auoir liberté il ne faut que la deſirer, ſ’il n’eſt beſoin que d’vn ſimple vouloir, ſe trouuera il nation au monde, qui l’eſtime ancore trop chere la pouuant gaigner d’vn ſeul ſouhait & qui pleigne ſa volonté a recouurer le bien, lequel il deuroit racheter au prix de ſon ſang, & lequel perdu tous les gens d’honneur doiuent eſtimer la vie deſplaiſante, & la mort ſalutaire ?

Certes comme le feu d’vne petite eſtincelle deuient grand & touſiours ſe renforce ; & plus il trouue de bois plus il eſt preſt d’en bruſler ; & ſans qu’on y mette de l’eaue pour l’eſteindre, ſeulement en ny mettant plus de bois n’aiant plus que conſommer il ſe conſomme ſoymeſme, & vient ſans force aucune, & non plus feu, pareillement les tirans plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent & deſtruiſent, plus on leur baille, plus on les ſert, de tant plus ils ſe fortifient, & deuiennent touſiours plus forts & plus frais pour aneantir & deſtruire tout ; & ſi on ne leur baille rien, ſi on ne leur obeit point, ſans combattre, ſans fraper, ils demeurent nuds & deffaits, & ne ſont plus rien, ſinon que comme la racine n’aians plus d’humeur ou aliment, la branche deuient ſeche & morte.


8

Les hardis pour acquerir le bien qu’ils demandent ne craignent point le dangier, les aduiſés ne refuſent point la peine ; les laſches & engourdis ne ſcauent ni endurer le mal ni recouurer le bien, ils ſ’arreſtent en cela de les ſouhaitter, & la vertu d’y pretendre leur eſt oſtée par leur laſcheté ; le deſir de l’auoir leur demeure par la nature.

Ce deſir, ceſte volonté eſt commune aux ſages & aus indiſcrets, aus courageus & aus couars, pour ſouhaitter toutes choſes, qui eſtant acquiſes les rendroient heureus & contens.

Vne ſeule choſe en eſt a dire en laquelle ie ne ſcay comment nature defaut aus hommes pour la deſirer, c’eſt la liberté qui eſt toutesfois vn bien ſi grand & ſi plaiſant quelle perdue tous les maus viennent a la file ; & les biens meſmes qui demeurent apres elle, perdent entierement leur gouſt & ſcaueur corrompus par la ſeruitude.

La ſeule liberté les hommes ne la deſirent point, non pour autre raiſon, ce ſemble, ſinon que ſ’ils la deſiroient ils l’auroient, comme ſ’ils refuſoient de faire ce bel acqueſt ſeulement par ce qu’il eſt trop aiſé.


9

Pauures & miſerables peuples inſenſés, nations opiniaſtres en voſtre mal & aueugles en voſtre bien !

Vous vous laiſſes emporter deuant vous le plus beau & le plus clair de voſtre reuenu, piller vos champs, voller vos maiſons & les deſpouiller des meubles anciens & paternels ; vous viués de ſorte que vous ne vous pouues vanter que rien ſoit a vous ; & ſembleroit que meſhui ce vous ſeroit grand heur de tenir a ferme vos biens, vos familles & vos villes vies : & tout ce dégaſt, ce malheur, ceſte ruine vous vient non pas des ennemis, mais certes oui bien de l’ennemy, & de celui que vous faites ſi grand qu’il eſt, pour lequel vous alles ſi courageuſement a la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refuſes point de preſenter a la mort vos perſonnes.

Celui qui vous maiſtriſe tant n’a que deux yeulx, n’a que deus mains, n’a qu’vn corps, & n’a autre choſe que ce qu’a le moindre homme du grand & infini nombre de vos villes, ſinon que l’auantage que vous luy faites pour vous deſtruire.

D’ou a il pris tant d’yeulx dont il vous eſpie, ſi vous ne les luy baillés ? comment a il tant de mains pour vous fraper, ſ’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’ou les a il ſ’ils ne ſont des voſtres ?

Comment a il aucun pouuoir ſur vous, que par vous ? Comment vous oſeroit il courir ſus, ſ’il n’auoit intelligence auec vous ? Que vous pourroit il faire, ſi vous n’eſtiés receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, & traiſtres a vous meſmes ?

Vous ſemés vos fruicts, afin qu’il en face le degaſt ; vous meublés & rempliſſés vos maiſons, afin de fournir a ſes pilleries ; vous nourriſſés vos filles afin qu’il ait dequoy ſaouler ſa luxure ; vous nourriſſez vos enfans, afin que pour le mieulx qu’il leur ſcauroit faire, il les mene en ſes guerres, qu’il les conduiſe a la boucherie, qu’il les face les miniſtres de ſes conuoitiſes, & les executeurs de ſes vengeances ; vous rompes a la peine vos perſonnes afin qu’il ſe puiſſe mignarder en ſes delices & ſe veautrer dans les ſales & vilains plaiſirs ; vous vous affoibliſſés, afin de le rendre plus fort & roide a vous tenir plus courte la bride ; & de tant d’indignités que les beſtes meſmes ou ne les ſentiroient point, ou ne l’endureroient point, vous pouués vous en deliurer ſi vous l’eſſaiés, non pas de vous en deliurer, mais ſeulement de le vouloir faire.

Soyés reſolus de ne ſeruir plus, & vous voila libres ; ie ne veux pas que vous le pouſſies ou l’eſbranlies, mais ſeulement ne le ſouſtenés plus, & vous le verrés comme vn grand coloſſe a qui on a deſrobé la baſe, de ſon pois meſme fondre en bas & ſe rompre.


10

Mais certes les medecins conſeillent bien de ne mettre pas la main aux plaies incurables ; & ie ne fais pas ſagement de vouloir preſcher en cecy le peuple, qui a perdu long temps a toute congnoiſſance, & duquel puis qu’il ne ſent plus ſon mal, cela monſtre aſſés que ſa maladie eſt mortelle.

Cherchons donc par coniecture, ſi nous en pouuons trouuer, comment ſ’eſt ainſi ſi auant enracinée ceſte opiniaſtre volonté de ſeruir, qu’il ſemble maintenant que l’amour meſme de la liberté ne ſoit pas ſi naturelle.


11

Premierement cela eſt, comme ie croy, hors de doute que ſi nous viuions auec les droits que la nature nous a donné, & auec les enſeignemens qu’elle nous apprend, nous ſerions naturellement obeiſſans aus parents, ſubiets a la raiſon, & ſerfs de perſonne.

De l’obeiſſance que chacun ſans autre aduertiſſement que de ſon naturel porte a ſes pere & mere, tous les hommes ſen ſont teſmoins chacun pour ſoy.

De la raiſon ſi elle nait auec nous ou non, qui eſt vne queſtion debattue à fons par les academiques, & touchée par toute l’eſcole des philoſophes, pour ceſte heure ie ne penſerai point faillir en diſant cela qu’il y a en noſtre ame quelque naturelle ſemence de raiſon, laquelle entretenue par bon conſeil & couſtume florit en vertu, & au contraire ſouuent ne pouuant durer contre les vices ſuruenus eſtouffée ſ’auorte.

Mais certes ſ’il y a rien de clair ni d’apparent en la nature, & ou il ne ſoit pas permis de faire l’aueugle, c’eſt cela, que la nature, la miniſtre de dieu, la gouuernante des hommes nous a tous faits de meſme forme, & comme il ſemble, a meſme moule, afin de nous entreconnoiſtre tous pour compaignons ou pluſtoſt pour frères.

Et ſi faiſans les partages des préſens qu’elle nous faiſoit, elle a fait quelque auantage de ſon bien ſoit au corps ou en l’eſprit aus vns plus qu’aus autres ; ſi n’a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde, comme dans vn camp clos, & n’a pas enuoié icy bas les plus forts ny les plus auiſez comme des brigans armez dans vne foreſt pour y gourmander les plus foibles, mais pluſtoſt faut il croire que faiſant ainſi les parts aus vns plus grandes, aus autres plus petites, elle vouloit faire place a la fraternelle affection, afin qu’elle eut ou ſ’emploier, aians les vns puiſſance de donner aide, les autres beſoin d’en receuoir, puis doncques que ceſte bonne mere nous a donne a tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés aucunement en meſme maiſon, nous a tous figurés a même patron afin que chacun ſe peuſt mirer & quaſi reconnoiſtre l’vn dans l’autre ; ſi elle nous a donné a tous ce grand preſent de la voix & de la parolle pour nous accointer & fraterniſer dauantage, & faire par la commune & mutuelle declaration de nos penſées vne communion de nos volontes ; & ſi elle a taſché par tous moiens de ſerrer & eſtreindre ſi fort le nœud de noſtre alliance & ſociété ; ſi elle a monſtré en toutes choſes qu’elle ne vouloit pas tant nous faire tous vnis que tous vns : il ne faut pas faire doute que nous ne ſoions tous naturellement libres, puis que nous ſommes tous compaignons ; & ne peut tomber en l’entendement de perſonne que nature ait mis aucun en ſeruitude nous aiant tous mis en compaignie.


12

Mais a la verité c’eſt bien pour neant de debatre ſi la liberté eſt naturelle, puis qu’on ne peut tenir aucun en ſeruitude ſans lui faire tort, & qu’il n’i a rien ſi contraire au monde a la nature eſtant toute raiſonnable, que l’iniure.

Reſte doncques la liberté eſtre naturelle, & par meſme moien a mon aduis que nous ne ſommes pas nez ſeulement en poſſeſſion de noſtre franchiſe, mais auſſi auec affection de la deffendre.

Or ſi dauenture nous faiſons quelque doute en cela, & ſommes tant abaſtardis que ne puiſſions reconnoiſtre nos biens ni ſemblablement nos naifues affections, il faudra que ie vous face l’honneur qui vous appartient, & que ie monte par maniere de dire les beſtes brutes en chaire, pour vous enſeigner voſtre nature & condition.

Les beſtes, ce maid’ Dieu, ſi les hommes ne font trop les ſourds, leur crient, viue liberté.

Pluſieurs en y a dentre elles qui meurent auſſy toſt qu’elles ſont priſes ; comme le poiſſon quitte la vie auſſy toſt que l’eaue ; pareillement celles la quittent la lumiere, & ne veulent point ſuruiure a leur naturelle franchiſe.

Si les animaus auoient entre eulx quelques preeminences, ils feroient de celles la leur nobleſſe.

Les autres des plus grandes iuſques aus plus petites lors qu’on les prend font ſi grand’ reſiſtence d’ongles, de cornes, de bec & de pieds, quelles declarent aſſés combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent : puis eſtans priſes elles nous donnent tant de ſignes apparens de la congnoiſſance qu’elles ont de leur malheur, qu’il eſt bel a voir, que dores en là ce leur eſt plus languir que viure, & qu’elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aiſe perdu, que pour ſe plaire en ſeruitude.

Que veut dire autre choſe l’elephant, qui ſ’eſtant defendu iuſques a n’en pouuoir plus, n’i voiant plus d’ordre, eſtant ſur le point d’eſtre pris, il enfonce ſes machoires, & caſſe ſes dents contre les arbres, ſinon que le grand deſir qu’il a de demourer libre ainſi qu’il eſt, lui fait de l’eſprit & l’aduiſe de marchander auec les chaſſeurs ſi pour le pris de ſes dens il en ſera quitte, & ſ’il ſera receu a bailler ſon iuoire, & paier ceſte rançon pour ſa liberté ?

Nous apaſtons le cheual des lors qu’il eſt né pour l’appriuoiſer a ſeruir ; & ſi ne le ſcauons nous ſi bien flatter que quand ce vient a le domter il ne morde le frein, qu’il ne rue contre l’eſperon, comme, ce ſemble, pour monſtrer a la nature, & teſmoigner au moins par la que ſ’il ſert, ce n’eſt pas de ſon gré, ains par noſtre contrainte.

Que faut-il donc dire ?

Meſme les bœufs ſoubs le pois du ioug geignent.
Et les oiſeaus dans la caige ſe pleignent ;

comme i’ai dit autreſfois paſſant le temps a nos rimes françoiſes : car ie ne craindray point eſcriuant a toi, o Longa meſler de mes vers, deſquels ie ne te lis iamais, que pour le ſemblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces tout glorieus.

Ainſi donc puiſque toutes choſes qui ont ſentiment, deſlors qu’elles l’ont, ſentent le mal de la ſuietion, & courent après la liberté ; puis que les beſtes qui ancore ſont faites pour le ſeruice de l’homme, ne ſe peuuent accouſtumer a ſeruir, qu’auec proteſtation d’vn deſir contraire : quel mal encontre a eſté cela, qui a peu tant denaturer l’homme, ſeul né de vrai pour viure franchement ; & lui faire perdre la ſouuenance de ſon premier eſtre, & le deſir de le reprendre ?


13

Il y a trois ſortes de tirans, les vns ont le roiaume par election du peuple ; les autres par la force des armes ; les autres par ſucceſſion de leur race.

Ceus qui les ont acquis par le droit de la guerre, ils ſ’y portent ainſi qu’on connoit bien qu’ils ſont (comme l’on dit) en terre de conqueſte.

Ceus la qui naiſſent rois, ne ſont pas communement gueres meilleurs, ains eſtans nés & nourris dans le ſein de la tirannie tirent auec le lait la nature du tiran, & font eſtat des peuples qui ſont ſoubs eus comme de leurs ſerfs hereditaires, & ſelon la complexion a laquelle ils ſont plus enclins, auares ou prodigues, tels qu’ils ſont ils font du royaume comme de leur heritage.

Celui a qui le peuple a donné l’eſtat, deuroit eſtre, ce me ſemble, plus ſupportable, & le ſeroit, comme ie croy, n’eſtoit que deſlors qu’il ſe voit eſleué par deſſus les autres, flatté par ie ne ſcay quoy, qu’on appelle la grandeur, il delibere de n’en bouger point : communement celui la fait eſtat de rendre a ſes enfans la puiſſance que le peuple lui a baillé : & deſlors que ceux la ont pris cette opinion, c’eſt choſe eſtrange de combien ils paſſent en toutes ſortes de vices, & meſmes en la cruauté les autres tirans, ne voiant autre moien pour aſſeurer la nouuelle tirannie, que d’eſtreindre ſi fort la ſeruitude, & eſtranger tant leurs ſubiects de la liberté, qu’ancore que la memoire en ſoit freſche, ils la leur puiſſent faire perdre.

Ainſi pour en dire la verité, ie voi bien qu’il y a entr’eus quelque difference ; mais de chois ie ni en vois point, & eſtant les moiens de venir aus regnes diuers, touſiours la façon de regner eſt quaſi ſemblable, les eſleus comme ſ’ils auoient pris des toreaus a domter, ainſi les traictent ils : les conquerans en font comme de leur proie ; les ſucceſſeurs penſent d’en faire ainſi que de leurs naturels eſclaues.


14

Mais a propos ſi dauanture il naiſſoit auiourdhuy quelques gens tout neufs ni accouſtumes a la ſubiection, ni affriandés a la liberté, & qu’ils ne ſceuſſent que c’eſt ni de l’vn ni de l’autre ni a grand peine des noms, ſi on leur preſentoit ou d’eſtre ſerfs, ou viure francs ſelon les loix deſquelles ils ne ſ’accorderoient : il ne faut pas faire doute qu’ils n’aimaſſent trop mieulx obeir a la raiſon ſeulement, que ſeruir a vn homme, ſinon poſſible que ce fuſſent ceux d’Iſrael qui ſans contrainte ni aucun beſoin ſe firent vn tiran.

Duquel peuple ie ne lis iamais l’hiſtoire que ie n’en aye trop grand deſpit, & quaſi iuſques a en deuenir inhumain, pour me reſiouir de tant de maus qui lui en aduinrent.

Mais certes tous les hommes tant qu’ils ont quelque choſe d’homme, deuant qu’ils ſe laiſſent aſſuietir il faut l’vn des deux, qu’ils ſoient contrains ou deceus, contrains par les armes eſtrangeres, comme Sparthe ou Athenes par les forces d’Alexandre ; ou par les factions, ainſi que la ſeigneurie d’athenes eſtoit deuant venue entre les mains de Piſiſtrat.

Par tromperie perdent ils ſouuent la liberté, & en ce ils ne ſont pas ſi ſouuent ſeduits par autrui, comme ils ſont trompés par eus meſmes.

Ainſi le peuple de Syracuſe la maiſtreſſe ville de Sicile (on me dit qu’elle ſ’appelle auiourdhui Sarragouſſe) eſtant preſſé par les guerres, inconſiderement ne mettant ordre qu’au danger préſent, eſleua Denis le premier tiran, & lui donna la charge de la conduite de l’armee, & ne ſe donna garde qu’il l’eut fait ſi grand, que ceſte bonne piece la reuenant victorieus, comme ſ’il n’euſt pas vaincu ſes ennemis, mais ſes citoiens, ſe feit de cappitaine, roy, & de roy tiran.

Il n’eſt pas croiable comme le peuple deſlors qu’il eſt aſſuietti, tombe ſi ſoudain en vn tel & ſi profond oubly de la franchiſe, qu’il n’eſt pas poſſible qu’il ſe reſueille pour la rauoir, ſeruant ſi franchement & tant volontiers, qu’on diroit a le voir qu’il a non pas perdu ſa liberté, mais gaigné ſa ſeruitude.

Il eſt vray qu’au commencement on ſert contraint & vaincu par la force : mais ceus qui viennent apres ſeruent ſans regret, & font volontiers ce que leurs deuanciers auoient fait par contrainte.

C’eſt cela que les hommes naiſſans ſoubs le ioug, & puis nourris & eſleués dans le ſeruage, ſans regarder plus auant ſe contentent de viure comme ils ſont nes ; & ne penſans point auoir autre bien ni autre droict, que ce qu’ils ont trouué, ils prennent pour leur naturel l’eſtat de leur naiſſance.

Et toutesfois il n’eſt point d’heritier ſi prodigue & nonchalant, que quelque fois ne paſſe les yeulx ſur les regiſtres de ſon pere, pour voir ſ’il iouiſt de tous les droicts de ſa ſucceſſion, ou ſi l’on a rien entrepris ſur lui ou ſon predeceſſeur.

Mais certes la couſtume qui a en toutes choſes grand pouuoir ſur nous, n’a en aucun endroit ſi grand vertu qu’en cecy, de nous enſeigner a ſeruir, & comme l’on dit de Mitridat qui ſe fit ordinaire a boire le poiſon, pour nous apprendre a aualer & ne trouuer point amer le venin de la ſeruitude.

L’on ne peut pas nier que la nature nait en nous bonne part pour nous tirer la ou elle veut, & nous faire dire bien ou mal nez : mais ſi faut il confeſſer quelle a en nous moins de pouuoir que la couſtume, pource que le naturel pour bon qu’il ſoit ſe perd ſ’il n’eſt entretenu, & la nourriture nous fait touſiours de ſa façon, comment que ce ſoit maugré la nature.

Les ſemences de bien que la nature met en nous ſont ſi menues & gliſſantes, quelles ne peuuent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire : elles ne ſ’entretiennent pas ſi aiſement, comme elles ſ’abatardiſſent, ſe fondent & viennent a rien, ne plus ne moins que les arbres fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel a part, lequel ils gardent bien ſi on les laiſſe venir, mais ils le laiſſent auſſi toſt pour porter d’autres fruicts eſtrangiers & non les leurs ſelon qu’on les ente.

Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel & ſingularité ; mais toutesfois le gel, le temps, le terroir ou la main du iardinier y adiouſtent ou diminuent beaucoup de leur vertu : la plante qu’on a veu en vn endroit, on eſt ailleurs empeſché de la reconnoiſtre.

Qui verroit les venitiens vne poignee de gens viuans ſi librement, que le plus meſchant d’entr’eulx ne voudroit pas eſtre le roy de tous, ainſi nes & nourris qu’ils ne reconnoiſſent point d’autre ambition, ſinon a qui mieulx aduiſera, & plus ſoigneuſement prendra garde a entretenir la liberté ; ainſi appris & faits dès le berceau, qu’ils ne prendroient point tout le reſte des felicités de la terre, pour perdre le moindre point de leur franchiſe : qui aura veu dis ie ces perſonnages là, & au partir de la, ſen ira aus terres de celui que nous appellons grand ſeigneur, voiant la les gens qui ne veulent eſtre nez que pour le ſeruir, & qui pour maintenir ſa puiſſance abandonnent leur vie ; penſeroit il que ceus la & les autres euſſent vn meſme naturel, ou pluſtoſt ſ’il n’eſtimeroit pas que ſortant d’vne cité d’hommes, il eſtoit entré dans vn parc de beſtes.

Licurge le policeur de Sparte, auoit nourri ce dit on deux chiens tous deus freres, tous deus allaités de meſme laict, l’vn engraiſſé en la cuiſine, l’autre accouſtumé par les champs au ſon de la trompe & du huchet, voulant monſtrer au peuple lacedemonien que les hommes ſont tels que la nourriture les fait, mit les deus chiens en plain marché, & entr’eus vne ſoupe & vn lieure ; l’vn courut au plat & l’autre au lieure ; toutesfois, dit il, ſi ſont ils freres.

Doncques celui la auec ſes loix & ſa police nourrit & feit ſi bien les Lacedemoniens, que chacun deux eut plus cher de mourrir de mille morts, que de reconnoiſtre autre ſeigneur que la loy & la raiſon.


15

Ie prens plaiſir de ramenteuoir vn propos que tindrent iadis vn des fauoris de Xerxes, le grand roy des Perſans, & deux Lacedemoniens. Quand Xerxe faiſoit les appareils de ſa grande armée pour conquerir la grece, il enuoia ſes ambaſſadeurs par les cités gregeoiſes, demander de l’eau & de la terre : c’eſtoit la façon que les Perſans auoient de ſommer les villes de ſe rendre a eus.

A Athenes ni a Sparte n’enuoia il point, pource que ceus que Daire ſon pere y auoit enuoié, les atheniens & les Spartains en auoient ietté les vns dedans les foſſés, les autres dans les puits, leur diſants quils prinſent hardiment de la de l’eaue & de la terre pour porter a leur prince : ces gens ne pouuoient ſoufrir que de la moindre parole ſeulement on touchaſt a leur liberté.

Pour en auoir ainſi vſé, les Spartains congneurent quils auoient encouru la haine des dieus, meſme de Talthybie, le dieu des herauds : ils ſ’aduiſerent d’enuoier a Xerxe pour les appaiſer, deus de leurs citoiens pour ſe preſenter a lui, quil feit d’eulx a ſa guiſe, & ſe paiat de là pour les ambaſſadeurs quils auoient tué a ſon pere.

Deux Spartains l’vn nommé Sperte & l’autre Bulis, ſ’offrirent de leur gré pour aller faire ce paiement, de fait ils y allerent, & en chemin ils arriuerent au palais d’vn Perſan, qu’on nommoit Indarne, qui eſtoit lieutenant du roy en toutes les villes d’Aſie qui ſont ſur les coſtes de la mer, il les recueillit fort honorablement, & leur fit grand chere, & apres pluſieurs propos tombans de l’vn en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refuſoient tant l’amitié du roy ; voiés dit il Spartains, & connoiſſes par moy comment le roy ſcait honorer ceulx qui le valent, & penſes que ſi vous eſtiés a lui il vous feroit de meſme, ſi vous eſtiés a lui & quil vous euſt connu, il ni a celui d’entre vous qui ne fut ſeigneur d’vne ville de grece.

En cecy Indarne tu ne nous ſcaurois donner bon conſeil dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l’as eſſaié ; mais celui dont nous iouiſſons, tu ne ſcais que c’eſt ; tu as eſprouué la faueur du roy ; mais de la liberté, quel gouſt elle a, combien elle eſt douce, tu n’en ſcais rien.

Or ſi tu en auois taſté, toymeſme nous conſeillerois de la defendre, non pas auec la lance & l’eſcu, mais auec les dens & les ongles.

Le ſeul Spartain diſoit ce quil falloit dire ; mais certes & l’vn & l’autre parloit comme il auoit eſté nourry.

Car il ne ſe pouuoit faire que le Perſan eut regret a la liberté, ne l’aiant iamais eue, ni que le Lacedemonien enduraſt la ſuietion aiant gouſté de la franchiſe.


16

Caton l’vtiquain eſtant ancore enfant & ſous la verge alloit & venoit ſouuent chés Sylla le dictateur, tant pource qu’a raiſon du lieu & maiſon dont il eſtoit, on ne lui refuſoit iamais la porte, qu’auſſi ils eſtoient proches parens.

Il auoit touſiours ſon maiſtre quand il y alloit, comme ont accouſtumé les enfans de bonne maiſon, il ſ’apperceut que dans l’hoſtel de Sylla en ſa preſence ou par ſon commandement on empriſonnoit les vns, on condamnoit les autres, lun eſtoit banni, lautre eſtranglé, lun demandoit la confiſcation d’vn citoien, l’autre la teſte : en ſomme tout y alloit non comme chés vn officier de ville, mais comme chés vn tiran de peuple ; & c’eſtoit non pas vn parquet de iuſtice, mais vn ouuroir de tirannie.

Si dit lors a ſon maiſtre ce ieune gars, que ne me donnés vous vn poignard, ie le cacherai ſous ma robe, ie entre ſouuent dans la chambre de Sylla auant qu’il ſoit leué ; i’ay le bras aſſés fort pour en deſpeſcher la ville : voila certes vne parolle vraiement appartenante a caton ; ceſtoit vn commencement de ce perſonnage digne de ſa mort.

Et neantmoins qu’on ne die ni ſon nom ni ſon pais, qu’on conte ſeulement le fait tel quil eſt, la choſe meſme parlera & iugera l’on a belle auenture quil eſtoit Romain, & né dedans Romme, & lors quelle eſtoit libre.

A quel propos tout ceci ? non pas certes que i’eſtime que le pais ni le terroir y facent rien ; car en toutes contrées, en tout air eſt amere la ſuietion, & plaiſant deſtre libre : mais par ce que ie ſuis d’aduis qu’on ait pitié de ceux, qui en naiſſant ſe ſont trouues le ioug au col, ou bien qu’on les excuſe, ou bien qu’on leur pardonne, ſi n’aians veu ſeulement l’ombre de la liberté & n’en eſtant point auertis ils ne ſ’apperçoiuent point du mal que ce leur eſt deſtre eſclaues.

Sil y auoit quelque pais comme dit Homere des Cimmeriens, ou le ſoleil ſe monſtre autrement qu’a nous, & après leur auoir eſclairé ſix mois continuels, il les laiſſe ſommeillans dans l’obſcurité, ſans les venir reuoir de l’autre demie année ; ceux qui n’aiſtroient pendant ceſte longue nuit, ſils n’auoient pas oui parler de la clarte, ſ’eſbairoit on ſi naians point veu de iours ils ſ’accouſtumoient aus tenebres où ils ſont nez ſans deſirer la lumiere ?

On ne plaint iamais ce que l’on n’a iamais eu, & le regret ne vient point ſinon qu’apres le plaiſir ; & touſiours eſt auec la congnoiſſance du mal la ſouuenance de la ioie paſſée.

La nature de l’homme eſt bien d’eſtre franc & de le vouloir eſtre ; mais auſſi ſa nature eſt telle que naturellement il tient le pli que la nourriture lui donne.


17

Diſons donc ainſi, qu’a l’homme toutes choſes lui ſont comme naturelles, a quoy il ſe nourrit & accouſtume ; mais cela ſeulement lui eſt naif, a quoy ſa nature ſimple & non altérée l’appelle ; ainſi la premiere raiſon de la ſeruitude volontaire c’eſt la couſtume : comme des plus braues courtaus qui au commencement mordent le frein & puis ſ’en iouent ; & la ou n’agueres ruoient contre la ſelle, ils ſe parent maintenant dans les harnois, & tous fiers ſe gorgiaſent ſoubs la barde.

Ils diſent quils ont eſté touſiours ſubiets ; que leurs peres ont ainſi veſcu ; ils penſent quils ſont tenus dendurer le mal, & ſe font acroire par exemples, & fondent eus meſmes ſoubs la longueur du tems la poſſeſſion de ceus qui les tiranniſent, mais pour vrai les ans ne donnent iamais droit de mal faire, ains agrandiſſent l’iniure.

Touſiours ſen trouue il quelques vns mieulx nés que les autres, qui ſentent le pois du ioug & ne ſe peuuent tenir de le ſecouer ; qui ne ſ’appriuoiſent iamais de la ſuietion ; & qui touſiours comme Vliſſe, qui par mer & par terre cherchoit touſiours de voir de la fumée de ſa caſe, ne ſe peuuent tenir d’auiſer a leurs naturels priuileges, & de ſe ſouuenir de leurs predeceſſeurs, & de leur premier eſtre.

Ce ſont volontiers ceus là qui aians l’entendement net, & l’eſprit clairuoiant ne ſe contentent pas comme le gros populas de regarder ce qui eſt deuant leurs pieds, ſ’ils n’aduiſent & derrière & deuant, & ne rememorent ancore les choſes paſſées pour iuger de celles du temps aduenir, & pour meſurer les preſentes : ce ſont ceus qui aians la teſte d’euſmeſmes bien faite, l’ont ancore polie par l’eſtude & le ſcauoir.

Ceus la quand la liberté ſeroit entierement perdue & toute hors du monde, l’imaginent & la ſentent en leur eſprit, & ancore la ſauourent ; & la ſeruitude ne leur eſt de gouſt pour tant bien qu’on l’accouſtre.


18

Le grand turc ſ’eſt bien auiſé de cela que les liures & la doctrine donnent plus que toute autre choſe aus hommes, le ſens & l’entendement de ſe reconnoiſtre, & d’hair la tirannie : i’entens qu’il na en ſes terres gueres de gens ſcauans, ni n’en demande.

Or communément le bon zele & affection de ceus, qui ont gardé maugré le temps la deuotion a la franchiſe, pour ſi grand nombre qu’il y en ait, demeure ſans effect pour ne ſ’entrecongnoiſtre point : la liberté leur eſt toute oſtée ſous le tiran, de faire, de parler, & quaſi de penſer : ils deuiennent tous ſinguliers en leurs fantaſies.

Doncques Mome le dieu moqueur ne ſe moqua pas trop quand il trouua cela a redire en l’homme que Vulcan auoit fait, dequoi il ne lui auoit mis vne petite feneſtre au cœur, afin que par la on peut voir ſes penſées.

L’on voulſiſt bien dire que Brute, Caſſe & Caſque lors qu’ils entreprindrent la deliurance de Romme ou pluſtoſt de tout le monde, ne voulurent pas que Ciceron, ce grand zelateur du bien public, ſ’il en fut iamais, fuſt de la partie ; & eſtimerent ſon cœur trop foible pour vn fait ſi haut ; ils ſe fioient bien de ſa volonté, mais ils ne ſ’aſſeuroient point de ſon courage.

Et toutesfois qui voudra diſcourir les faits du temps paſſé, & les annales anciennes, il ſ’en trouuera peu ou point de ceus qui voiant leur pais mal mené & en mauuaiſes mains, aient entrepris d’vne intention bonne, entiere & non feinte, de le deliurer qui nen ſoient venus a bout, & que la liberté pour ſe faire paroiſtre ne ſe ſoit elle meſme fait eſpaule.

Harmode, Ariſtogiton, Thraſybule, Brute le vieus, Valere & Dion comme ils l’ont vertueuſement penſé, l’executerent heureuſement : en tel cas quaſi iamais a bon vouloir ne defaut la fortune.

Brute le ieune & Caſſe oſterent bien heureuſement la ſeruitude : mais en ramenant la liberté ils moururent non pas miſerablement (car quel blaſpheme ſeroit ce de dire qu’il y ait eu rien de miſerable en ces gens la ni en leur mort ni en leur vie ?) mais certes au grand dommage, perpetuel malheur, & entiere ruine de la republicque, laquelle fut, comme il ſemble, enterrée auec eus.

Les autres entrepriſes qui ont eſté faites depuis contre les empereurs romains, n’eſtoient que coniurations de gens ambitieus, leſquels ne ſont pas a plaindre des inconueniens qui leur en ſont aduenus, eſtant bel a voir qu’ils deſiroient non pas oſter mais remuer la couronne, pretendans chaſſer le tiran, & retenir la tirannie.

A ceux cy ie ne voudrais pas moymeſme qu’il leur en fut bien ſuccedé, & ſuis content quils aient monſtré par leur exemple quil ne faut pas abuſer du ſaint nom de liberté, pour faire mauuaiſe entrepriſe.


19

Mais pour reuenir à notre propos duquel ie m’eſtois quaſi perdu, la premiere raiſon pourquoy les hommes ſeruent volontiers, eſt pource qu’il naiſſent ſerfs & ſont nourris tels.

De ceſte cy en vient vn’ autre, qu’aiſement les gens deuiennent ſoubs les tirans laſches & effeminés.

Dont ie ſcay merueilleuſement bon gré a Hypocras le grand pere de la medecine, qui ſen eſt pris garde & la ainſi dit, en l’vn de ſes liures quil inſtitue des maladies.

Ce perſonnage auoit certes en tout le cœur en bon lieu, & le monſtra bien lors que le grand roy le voulut attirer pres de lui a force d’offres & grands préſens, il luy reſpondit franchement quil feroit grand conſcience de ſe meſler de guerir les Barbares qui vouloient tuer les grecs & de bien ſeruir par ſon art a lui qui entreprenoit d’aſſeruir la grece.

La lettre qu’il lui enuoia ſe void ancore auiourdhui parmi ſes autres œuures & teſmoignera pour iamais de ſon bon cœur & de ſa noble nature.

Or il eſt doncques certain qu’auec la liberté, ſe perd tout en vn coup la vaillance.

Les gens ſubiets n’ont point d’allegreſſe au combat ni d’aſpreté : ils vont au danger quaſi comme attachés & tous engourdis par maniere dacquit, & ne ſentent point bouillir dans leur cœur l’ardeur de la franchiſe, qui fait meſpriſer le peril, & donne enuie d’achapter par vne belle mort entre ſes compagnons l’honneur & la gloire.

Entre les gens libres ceſt à l’enui a qui mieulx mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour ſoi ; ils ſattendent d’auoir tous leur part au mal de la defaite ou au bien de la victoire ; mais les gens aſſeruis outre ce courage guerrier, ils perdent auſſi en toutes autres choſes la viuacité, & ont le cœur bas & mol, & incapable de toutes choſes grandes.

Les tirans connoiſſent bien cela, & voians quils prennent ce pli pour les faire mieulx auachir, ancore ils aident ils.


20

Xenophon hiſtorien graue & du premier rang entre les grecs a fait vn liure auquel il fait parler Simonide auec Hieron tiran de Syracuſe des miſeres du tiran : ce liure eſt plein de bonnes & graues remonſtrances, & qui ont auſſi bonne grace, à mon aduis, qu’il eſt poſſible.

Que pleuſt a dieu que les tirans qui ont iamais eſté, l’euſſent mis deuant les yeulx & ſen fuſſent ſeruis de miroir ; ie ne puis pas croire quils n’euſſent reconnu leurs verrues, & eu quelque honte de leurs taches.

En ce traité il conte la peine enquoy ſont les tirans, qui ſont contrains faiſans mal a tous ſe craindre de tous : entre autres choſes il dit cela que les mauuais rois ſe ſeruent d’eſtrangers a la guerre & les ſouldoient ne ſ’oſans fier de mettre a leurs gens, a qui ils ont fait tort, les armes en main.

(Il y a bien eu de bons rois qui ont eu a leur ſoulde des nations eſtrangeres, comme des françois meſmes, & plus aucore d’autrefois qu’auiourdhuy ; mais a vne autre intention pour garder les leurs, n’eſtimant rien le dommage de l’argent pour eſpargner les hommes.

C’eſt ce que diſoit Scipion ce croi ie le grand Afriquain quil aimeroit mieux auoir ſauue vn citoien que défait cent ennemis.)

Mais certes cela eſt bien aſſeuré que le tiran ne penſe iamais que ſa puiſſance lui ſoit aſſeurée, ſinon quand il eſt venu a ce point quil na ſous lui homme qui vaille.

Doncques a bon droit lui dira on cela que Thraſon ou Terence ſe vante auoir reproché au maiſtre des Elephans,

Pour cela ſi braue vous eſtes,
Que vous aues charge des beſtes.


21

Mais ceſte ruſe de tirans d’abeſtir leurs ſubiets ne ſe peut pas congnoiſtre plus clairement que par ce que Cyrus fit enuers les Lydiens apres quil ſe fut emparé de ſardis la maiſtreſſe ville de Lydie, & quil euſt pris a merci Creſus ce tant riche roy & l’eut amené quand & ſoy, on lui apporta nouuelles que les Sardains ſ’eſtoient reuoltés ; il les eut bien toſt reduit ſous ſa main ; mais ne voulant pas ni mettre a ſac vne tant belle ville, ni eſtre touſiours en peine d’y tenir vne armée pour la garder, il ſ’aduiſa d’vn grand expedient pour ſ’en aſſeurer ; il y eſtablit des bordeaus, des tauernes & ieux publics, & feit publier vne ordonnance que les habitans euſſent a en faire eſtat.

Il ſe trouua ſi bien de ceſte garniſon que iamais depuis contre les Lydiens ne fallut tirer vn coup d’eſpée : ces pauures & miſerables gens ſ’amuſerent a inuenter toutes ſortes de ieus, ſi bien que les Latins en ont tiré leur mot, & ce que nous appellons paſſetemps ils l’appellent Lude, comme ſ’ils vouloient dire Lyde.

Tous les tirans n’ont pas ainſi declaré expres quils voulſiſſent effeminer leurs gens : mais pour vrai ce que celui ordonna formelement & en effect ſous main ils l’ont pourchaſſé la plus part.

A la verité c’eſt le naturel du menu popuaire, duquel le nombre eſt touſiours plus grand dedans les villes ; quil eſt ſoubçonneus a l’endroit de celui qui l’aime, & ſimple enuers celui qui le trompe.

Ne penſés pas quil y ait nul oiſeau qui ſe prenne mieulx a la pipée, ni poiſſon aucun qui pour la friandiſe du ver ſ’accroche plus toſt dans le haim ; que tous les peuples ſ’aleſchent viſtement a la ſeruitude par la moindre plume quon leur paſſe comme lon dit deuant la bouche : & c’eſt choſe merueilleuſe quils ſe laiſſent aller ainſi toſt, mais ſeulement qu’on les chatouille.

Les theatres, les ieus, les farces, les ſpectacles, les gladiateurs, les beſtes eſtranges, les medailles, les tableaus, & autres belles drogueries c’eſtoient aus peuples anciens les apaſts de la ſeruitude, le pris de leur liberté, les outils de la tirannie : ce moien, ceſte pratique, ces allechemens auoient les anciens tirans pour endormir leurs ſubiects ſous le ioug.

Ainſi les peuples aſſotis trouuans beaus ces paſſetemps amuſés d’vn vain plaiſir qui leur paſſoit deuant les yeulx, ſ’accouſtumoient a ſeruir auſſi niaiſement, mais plus mal que les petits enfans, qui pour voir les luiſans images des liures enluminés aprenent a lire.

Les rommains tirans ſ’aduiſerent ancore d’vn autre point de feſtoier ſouuent les dizaines publiques abuſant ceſte canaille comme il falloit, qui ſe laiſſe aller plus qu’a toute autre choſe au plaiſir de la bouche.

Le plus auiſe & entendu d’entr’eus neuſt pas quitté ſon eſculée de ſoupe pour recouurer la liberté de la republique de Platon.

Les tirans faiſoient largeſſe d’vn quart de blé, d’vn ſeſtier de vin, & d’vn ſeſterce ; & lors c’eſtoit pitié d’ouir crier Viue le roi : les lourdaus ne ſ’auiſoient pas quils ne faiſoient que recouurer vne partie du leur, & que cela meſmes qu’ils recouuroient, le tiran ne le leur euſt peu donner, ſi deuant il ne l’auoit oſte à eus meſmes.

Tel euſt amaſſé auiourdhui le ſeſterce, & ſe fut gorgé au feſtin public beniſſant Tibere & Neron & leur belle liberalité, qui le lendemain eſtant contraint d’abandonner ſes biens a leur auarice, ſes enfans a la luxure, ſon ſang meſmes a la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne diſoit mot non plus qu’vne pierre, ne ſe remuoit non plus qu’vne ſouche.

Touſiours le populaire a eu cela : il eſt au plaiſir quil ne peut honneſtement receuoir, tout ouuert & diſſolu ; & au tort & a la douleur quil peut honneſtement ſouffrir, inſenſible.

Ie ne vois pas maintenant perſonne qui oiant parler de Neron ne tremble meſmes au ſurnom de ce vilain monſtre, de ceſte orde & ſale peſte du monde ; & toutesfois de celui la, de ce boutefeu, de ce bourreau, de ceſte beſte ſauuage, on peut bien dire quapres ſa mort auſſi vilaine que ſa vie, le noble peuple romain en receut tel deſplaiſir ſe ſouuenant de ſes ieus & de ſes feſtins quil fut ſur le point d’en porter le dueil ; ainſi la eſcrit Corneille Tacite, auteur bon & graue & des plus certeins, ce qu’on ne trouuera pas eſtrange, veu que ce peuple la meſmes auoit fait au parauant a la mort de Iules Cæſar qui donna congé aus lois & a la liberté, auquel perſonnage il ny eut ce me ſemble rien qui vaille : car ſon humanité meſmes que lon preſche tant, fut plus dommageable que la cruauté du plus ſauuage tiran qui fuſt onques ; pource qua la verité ce fut ceſte ſienne venimeuſe douceur, qui enuers le peuple romain ſucra la ſeruitude.

Mais apres ſa mort ce peuple la qui auoit ancore en la bouche ſes bancquets, & en leſprit la ſouuenance de ſes prodigalités, pour lui faire ſes honneurs & le mettre en cendre, amonceloit a l’enui les bancs de la place, & puis lui eſleua vne colonne comme au pere du peuple (ainſi le portoit le chapiteau) & lui fit plus d’honneur tout mort qu’il eſtoit, quil n’en debuoit faire par droit a homme du monde, ſi ce n’eſtoit parauenture a ceus qui l’auoient tué.

Ils n’oublierent pas auſſi cela les empereurs romains de prendre communement le tiltre de Tribun du peuple, tant pource que ceſt office eſtoit tenu pour ſaint & ſacré, qu’auſſi il eſtoit eſtabli pour la defenſe & protection du peuple : & ſous la faueur de l’eſtat par ce moien ils ſaſſeuroient que le peuple ſe fieroit plus d’eus, comme ſ’ils deuoient en ouir le nom, & non pas ſentir les effects au contraire.

Auiourd’hui ne font pas beaucoup mieux ceus qui ne font gueres mal aucun meſmes de conſequence, quils ne facent paſſer deuant quelque ioly propos du bien public & ſoulagement commun.

Car tu ſcais bien o Longa le formulaire duquel en quelques endroits ils pourroient vſer aſſes finement, mais a la plus part certes il ni peut auoir de fineſſe, la ou il y a tant d’impudence.

Les rois d’aſſyrie & ancore apres eus ceus de Mede ne ſe preſentoient en public que le plus tard qu’ils pouuoient, pour mettre en doute ce populas, ſ’ils eſtoient en quelque choſe plus qu’hommes, & laiſſer en ceſte reſuerie les gens qui font volontiers les imaginatifs aus choſes deſquelles ils ne peuuent iuger de veue.

Ainſi tant de nations qui furent aſſes long temps ſous ceſt empire aſſyrien, auec ce myſtere ſ’accouſtumoient a ſeruir, & ſeruoient plus volontiers pour ne ſcauoir pas quel maiſtre ils auoient ny a grand peine ſils en auoient, & craignoient tous a credit vn que perſonne iamais n’auoit veu.

Les premiers rois d’Egipte ne ſe monſtroient gueres quils ne portaſſent tantoſt vn chat tantoſt vne branche, tantoſt du feu ſur la teſte & ſe maſquoient ainſi & faiſoient les baſteleurs, & en ce faiſant par l’eſtrangeté de la choſe ils donnoient a leurs ſubiects quelque reuerence & admiration ; ou aus gens qui n’euſſent eſté ou trop ſots ou trop aſſeruis ils neuſſent appreſté ce meſt aduis ſinon paſſetems & riſée.

C’eſt pitié d’ouir parler de combien de choſes les tirans du paſſé faiſoient leur profit pour fonder leur tirannie, de combien de petits moiens ils ſe ſeruoient, aians de tout tems trouué ce populas fait a leur poſte, auquel ils ne ſcauoient ſi mal tendre filet quils ne ſi vinſent prendre ; lequel ils ont touſiours trompé a ſi bon marché, quils ne l’aſſuiettiſſoient iamais, tant que lors quils ſen moquoient le plus.


22

Que dirai ie d’vne autre belle bourde, que les peuples anciens prindrent pour argent content ?

Ils creurent fermement que le gros doigt de Pyrrhe roy des Epirotes faiſoit miracles & gueriſſoit les malades de la rate ; ils enrichirent ancore mieus le conte, que ce doit apres qu’on eut bruſlé tout le corps mort, ſ’eſtoit trouué entre les cendres ſ’eſtant ſauué maugré le feu.

Touſiours ainſi le peuple ſot fait lui meſmes les menſonges pour puis apres les croire, prou de gens l’ont ainſi eſcrit, mais de façon quil eſt bel a voir quils ont amaſſé cela des bruits de ville, & du vain parler du populas.

Veſpaſian reuenant d’Aſſyrie & paſſant a Alexandrie pour aller a Romme ſ’emparer de l’empire feit merueilles ; il addreſſoit les boiteus, il rendoit clair-uoians les aueugles, & tout plein d’autres belles choſes, auſquelles, qui ne pouuoit voir la faute qu’il y auoit, il eſtoit a mon aduis plus aueugle que ceus quil guériſſoit.

Les tirans meſmes trouuoient bien eſtrange que les hommes peuſſent endurer vn homme leur faiſant mal ; ils vouloient fort ſe mettre la religion deuant pour gardecorps & ſil eſtoit poſſible emprunter quelque eſchantillon de la diuinité pour le maintien de leur meſchante vie.

Donques Salmonée ſi lon croit a la ſybile de Virgile en ſon enfer, pour ſeſtre ainſi moqué des gens & auoir voulu faire du Iuppiter, en rend maintenant conte & elle le vit en larrierenfer.

Souffrant cruels tourmens pour vouloir imiter
Les tonnerres du ciel & feus de Iuppiter.
Deſſus quatre courſiers celui alloit branlant
Haut monté dans ſon poing vn grand flambeau brillant
Par les peuples gregeois, & dans le plein marché
De la ville d’Elide haut il auoit marché :
Et faiſant ſa brauade ainſi entreprenoit
Sur l’honneur qui ſans plus aus dieus appartenoit.
L’inſenſé qui l’orage & foudre inimitable
Contrefaiſoit d’airain, & d’vn cours effroiable
Des cheuaus cornepiés le pere toutpuiſſant :
Lequel bien toſt apres ce grand mal puniſſant
Lança non vn flambeau non pas vne lumiere
D’vne torche de cire auecques ſa fumière,
Et de ce rude coup d’vne horrible tempeſte
Il le porta a bas les pieds par deſſus teſte.

Si ceſtuy qui ne faiſoit que le ſot eſt a cette heure ſi bien traité la bas, ie croi que ceus qui ont abuſé de la religion pour eſtre meſchans, ſi trouueront ancore a meilleures enſeignes.


23

Les noſtres ſemerent en France ie ne ſcai quoi de tel, des crapaus, des fleurdelis, l’ampoule & l’oriflamb : ce que de ma part, comment quil en ſoit, ie ne veus pas meſcroire puis que nous ni nos anceſtres n’auons eu iuſques ici aucune occaſion de l’auoir mecreu, aians touſiours eu des rois ſi bons en la paix & ſi vaillans en la guerre, qu’ancore quils naiſſent rois, ſi ſemble il quils ont eſté non pas faits comme les autres par la nature, mais choiſis par le dieu toutpuiſſant auant que naiſtre pour le gouuernement & conſeruation de ce roiaume.

Et ancore quand cela ni ſeroit pas, ſi ne voudroiſ-ie pas pour cela entrer en lice pour debattre la verité de nos hiſtoires, ni les eſplucher ſi priuement ; pour ne tollir ce bel eſbat ou ſe pourra fort eſcrimer notre poeſie françoiſe, maintenant non pas accouſtrée, mais comme il ſemble faite tout a neuf par noſtre Ronſard, noſtre Baif, noſtre du Bellay, qui en cela auancent bien tant noſtre langue que i’oſe eſperer que bien toſt les grecs ni les latins n’auront gueres pour ce regard deuant nous, ſinon poſſible le droit d’aiſneſſe.

Et certes ie ferais grand tort a noſtre rime (car i’vſe volontiers de ce mot, & il ne me deplaiſt point, pource qu’ancore que pluſieurs l’euſſent rendu mechanique, toutesfois ie voy aſſés de gens qui ſont a meſmes pour la ranoblir & lui rendre ſon premier honneur) mais ie lui ferois diſ-ie grand tort de lui oſter maintenant ces beaus contes du roi Clouis, auſquels deſia ie voy ce me ſemble combien plaiſamment, combien a ſon aiſe ſy eſgaiera la veine de noſtre Ronſard en ſa Franciade ; ientens ſa portée, ie connois leſprit aigu, ie ſcay la grace de l’homme ; il fera ſes beſoignes de l’oriflamb auſſi bien que les Romains de leurs ancilles.

Et des boucliers du ciel en bas iettés,

ce dit Virgile ; il meſnagera noſtre Ampoule, auſſi bien que les Atheniens le panier d’Erictone ; il fera parler de nos armes auſſi bien qu’eux de leur oliue, quils maintiennent eſtre ancore en la tour de Minerue.

Certes ie ſerois outrageus de vouloir dementir nos liures, & de courir ainſi ſur les erres de nos Poëtes.

Mais pour retourner d’ou ie ne ſcay comment i’auois deſtourné le fil de mon propos, il n’a iamais eſté que les tirans pour ſ’aſſeurer ne ſe ſoient efforcés d’accouſtumer le peuple enuers eus, non ſeulement a obeiſſance & ſeruitude, mais ancore a deuotion.

Donques ce que i’ay dit iuſques icy qui apprend les gens a ſeruir plus volontiers, ne ſert gueres aus tirans que pour le menu & groſſier peuple.


24

Mais maintenant ie viens a vn point, lequel eſt a mon aduis le reſſort & le ſecret de la domination, le ſouſtien & le fondement de la tirannie.

Qui penſe que les halebardes, les gardes, & l’aſſiete du guet gardent les tirans a mon iugement ſe trompe fort.

Et ſ’en aident ils comme ie croy plus pour la formalité & eſpouuantail que pour fiance quils y ayent.

Les archers gardent d’entrer au palais les mal-habillés qui n’ont nul moyen, non pas les bien armés qui peuuent faire quelque entrepriſe.

Certes des empereurs romains il eſt aiſé a conter quil n’en y a pas eu tant qui aient eſchappé quelque dangier par le ſecours de leurs gardes comme de ceus qui ont eſté tués par leurs archers meſmes.

Ce ne ſont pas les bandes de gens a cheual, ce ne ſont pas les compaignies des gens de pied, ce ne ſont pas les armes qui defendent le tiran ; on ne le croira pas du premier coup, mais certes il eſt vray.

Ce ſont touſiours quatre ou cinq qui maintiennent le tiran ; quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pais en ſeruage ; touſiours il a eſté que cinq ou ſix ont eu l’oreille du tiran, & ſy ſont approché d’eus meſmes, ou bien ont eſté appelés par lui, pour eſtre les complices de ſes cruautés, les compaignons de ſes plaiſirs, les macquereaus de ſes voluptés, & communs aus biens de ſes pilleries.

Ces ſix addreſſent ſi bien leur chef qu’il faut pour la ſociété qu’il ſoit meſchant non pas ſeulement de ſes meſchancetés, mais ancore des leurs.

Ces ſix ont ſix cent qui proufitent ſous eus, & font de leurs ſix cent ce que les ſix font au tiran.

Ces ſix cent en tiennent ſous eus ſix mille quils ont eſleué en eſtat, auſquels ils font donner ou le gouuernement des prouinces, ou le maniement des deniers, afin quils tiennent la main a leur auarice & cruauté, & quils l’executent quand il ſera temps, & facent tant de maus d’allieurs, quils ne puiſſent durer que ſoubs leur ombre, ni ſ’exempter que par leur moien des loix & de la peine.

Grande eſt la ſuitte qui vient apres cela, & qui voudra ſ’amuſer a deuider ce filet, il verra que non pas les ſix mille, mais les cent mille, mais les milions par ceſte corde ſe tiennent au tiran, ſ’aidant dicelle comme en Homere Iuppiter, qui ſe vante ſil tire la cheſne d’emmener vers ſoi tous les dieus.

De la venoit la creue du Senat ſous Iules, l’eſtabliſſement de nouueaus eſtats, erection d’offices ; non pas certes a le bien prendre, reformation de la iuſtice, mais nouueaus ſouſtiens de la tirannie.

En ſomme que lon en vient la par les faueurs ou ſoufaueurs, les guains ou reguains qu’on a auec les tirans, quil ſe trouue en fin quaſi autant de gens auſquels la tirannie ſemble eſtre profitable, comme de ceus a qui la liberté ſeroit aggreable.

Tout ainſi que les medecins diſent qu’en noſtre corps ſ’il y a quelque choſe de gaſté, deſlors qu’en autre endroit il ſy bouge rien, il ſe vient auſſi toſt rendre vers ceſte partie vereuſe : pareillement deſlors qu’vn roi ſ’eſt declaré tiran, tout le mauuais, toute la lie du roiaume, ie ne dis pas vn tas de larronneaus & eſſorillés qui ne peuuent gueres en vne republicque faire mal ne bien, mais ceus qui ſont taſchés d’vne ardente ambition & d’vne notable auarice, ſ’amaſſent autour de lui & le ſouſtiennent pour auoir part au butin & eſtre ſous le grand tiran tiranneaus euſmeſmes.

Ainſi font les grands voleurs & les fameus corſaires ; les vns diſcourent le pais, les autres cheualent les voiageurs, les vns ſont en embuſche, les autres au guet, les autres maſſacrent, les autres deſpouillent ; & ancore quil y ait entr’eus des preeminences & que les vns ne ſoient que vallets, les autres chefs de l’aſſemblée, ſi nen y a il a la fin pas vn qui ne ſe ſente, ſinon du principal butin, au moins de la recerche.

On dit bien que les pirates Ciliciens ne ſ’aſſemblerent pas ſeulement en ſi grand nombre quil falut enuoier contr’eus Pompée le grand, mais ancore tirerent a leur alliance pluſieurs belles villes & grandes cités aus haures deſquelles ils ſe mettoient en ſeureté reuenans des courſes, & pour recompenſe leur bailloient quelque profit du recelement de leur pillage.


25

Ainſi le tiran aſſeruit les ſubiects les vns par le moien des autres, & eſt gardé par ceus deſquels ſ’ils valoient rien il ſe deuroit garder : & comme on dit pour fendre du bois, il faut les coings du bois meſme.

Voila ſes archers, voila ſes gardes, voila ſes halebardiers ; non pas qu’euſmeſmes ne ſouffrent quelque fois de lui ; mais ces perdus & abandonnés de dieu & des hommes ſont contens d’endurer du mal pour en faire non pas a celui qui leur en faict, mais a ceus qui endurent comme eus, & qui n’en peuuent mais.

Touteſfois voians ces gens la qui nacquetent le tiran pour faire leurs beſognes de ſa tirannie & de la ſeruitude du peuple il me prend ſouuent eſbahiſſement de leur meſchanceté, & quelque fois pitié de leur ſottiſe.

Car a dire vrai qu’eſt ce autre choſe de ſ’approcher du tiran, que ſe tirer plus arriere de ſa liberté, & par maniere de dire ſerrer a deus mains & ambraſſer la ſeruitude ?

Quils mettent vn petit a part leur ambition, & quils ſe deſchargent vn peu de leur auarice, & puis quils ſe regardent eus meſmes & quils ſe reconnoiſſent, & ils verront clairement que les villageois, les paiſans, leſquels tant quils peuuent ils foulent aus pieds, & en font pis que de forſats ou eſclaues ; ils verront diſ-ie que ceus la ainſi mal menés, ſont toutesfois aus pris d’eus fortunés & aucunement libres.

Le laboureur & l’artiſan, pour tant qu’ils ſoient aſſeruis, en ſont quittes en faiſant ce qu’on leur dit ; mais le tiran voit les autres qui ſont pres de lui coquinans & mendians ſa faueur ; il ne faut pas ſeulement quils facent ce quil dit, mais quils penſent ce quil veut, & ſouuent pour lui ſatiſfaire quils preuiennent ancore ſes penſées.

Ce n’eſt pas tout a eus de lui obéir, il faut ancore lui complaire, il faut quils ſe rompent, quils ſe tourmentent, quils ſe tuent a trauailler en ſes affaires ; & puis quils ſe plaiſent de ſon plaiſir, quils laiſſent leur gouſt pour le ſien, quils forcent leur complexion, quils deſpouillent leur naturel, il faut quils ſe prennent garde a ſes parolles, a ſa vois, a ſes ſignes, & a ſes yeulx ; quils n’aient œil, ni pied, ni main que tout ne ſoit au guet pour eſpier ſes volontés, & pour deſcouurir ſes penſées.

Cela eſt ce viure heureuſement ? cela ſ’appelle il viure ? eſt il au monde rien moins ſupportable que cela, ie ne dis pas a vn homme de cœur, ie ne di pas a vn bien né, mais ſeulement a vn qui ait le ſens commun ou ſans plus la face d’homme ?

Quelle condition eſt plus miſerable que de viure ainſi, qu’on n’aie rien a ſoy tenant dautrui ſon aiſe, ſa liberté, ſon corps & ſa vie ?


26

Mais ils veulent ſeruir pour auoir des biens comme ſ’ils pouuaient rien gaigner qui fuſt a eus, puis qu’ils ne peuuent pas dire de ſoy quils ſoient a euſmeſmes ; & comme ſi aucun pouuoir auoir rien de propre ſous vn tiran, ils veulent faire que les biens ſoient a eus, & ne ſe ſouuiennent pas que ce ſont eus qui lui donnent la force pour oſter tout a tous, & ne laiſſer rien qu’on puiſſe dire eſtre a perſonne.

Ils voient que rien ne rend les hommes ſubiects a ſa cruauté que les biens, quil ny a aucun crime enuers lui digne de mort que le dequoy ; quil n’aime que les richeſſes, & ne defait que les riches, & ils ſe viennent preſenter, comme deuant le boucher, pour ſ’y offrir ainſi plains & refaits, & lui en faire enuie.

Ces fauoris ne ſe doiuent pas tant ſouuenir de ceus qui ont gaigné autour des tirans beaucoup de biens, comme de ceus qui aians quelque temps amaſſé, puis apres y ont perdu & les biens & les vies, il ne leur doit pas tant venir en l’eſprit combien d’autres y ont gaigne de richeſſes, mais combien peu ceus la les ont gardées.

Qu’on diſcoure toutes les anciennes hiſtoires, quon regarde celles de noſtre ſouuenance ; & on verra tout a plein combien eſt grand le nombre de ceus qui aians gaigne par mauuais moiens l’oreille des princes aians ou emploié leur mauuaiſtié, ou abuſé de leur ſimpleſſe, a la fin par ceus la meſmes ont eſté aneantis ; & autant quils y auoient trouué de facilité pour les éleuer, autant y ont ils congneu puis apres d’inconſtance pour les abattre ; certainement en ſi grand nombre de gens qui ſe ſont trouué iamais pres de tant de mauuais rois, il en a eſté peu ou comme point, qui n’aient eſſaié quelque fois en eus meſmes la cruauté du tiran, quils auoient deuant attiſée contre les autres : le plus ſouuent ſeſtant enrichis ſous ombre de ſa faueur des deſpouilles d’autrui, ils l’ont a la fin euſmeſmes enrichi de leurs deſpouilles.


27

Les gens de bien meſmes, ſi quelque fois il ſ’en trouue quelquun aimé du tiran tant ſoient ils auant en ſa grace, tant reluiſe en eus la vertu & intégrité, qui voire aus plus meſchans donne quelque reuerence de ſoi, quand on la voit de pres : mais les gens de biens di-ie ni ſcauroient durer, & faut quils ſe ſentent du mal commun, & qu’a leurs deſſeins ils eſprouuent la tirannie.

Vn Seneque, vn Burre, vn Thraſée, ceſte terne de gens de bien, leſquels, meſmes les deus leur male fortune approcha du tiran & leur mit en main le maniement de leurs affaires, tous deus eſtimés de lui, tout deus cheris, & ancore l’vn l’auoit nourri & auoit pour gages de ſon amitié la nourriture de ſon enfance, mais ces trois la ſont ſuffiſans teſmoins par leur cruelle mort combien il y a peu d’aſſeurance en la faueur d’vn mauuais maiſtre.

Et a la verité quelle amitié peut on eſperer de celui qui a bien le cœur ſi dur que d’hair ſon roiaume, qui ne fait que lui obeir, & lequel pour ne ſe ſauoir pas ancore aimer ſ’appauurit lui meſme & deſtruit ſon empire ?


28

Or ſi on veut dire que ceus la pour auoir bien receu ſont tombés en ces inconueniens, qu’on regarde hardiment au tour de celui la meſme, & on verra que ceus qui vindrent en ſa grace & ſ’y maintindrent par mauuais moiens, ne furent pas de plus longue durée.

Qui a oui parler d’amour ſi abandonnée, d’affection ſi opiniaſtre, qui a iamais leu d’homme ſi obſtinement acharné enuers femme, que de celui la enuers Popee ?

Or fut elle apres empoiſonnée par lui meſme.

Aggrippine ſa mere auoit tué ſon mari Claude pour lui faire place a l’empire ; pour l’obliger elle n’auoit iamais fait difficulté de rien faire ni de ſouffrir.

Donques ſon fils meſme, ſon nourriſſon, ſon Empereur fait de ſa main, après l’auoir ſouuent faillie, en fin lui oſta la vie : & n’y eut lors perſonne qui ne dit qu’elle auoit trop bien merité ceſte punition ; ſi c’euſt eſté par les mains de tout autre, que de celui a qui elle l’auoit baillée.

Qui fut oncques plus aiſé a manier, plus ſimple, pour le dire mieus, plus vrai niais que Claude l’empereur ? qui fut oncques plus coiffé de femme que lui de Meſſaline ?

Il la meit en fin entre les mains du bourreau.

La ſimpleſſe demeure touſiours aus tirans, ſ’ils en ont, a ne ſcauoir bien faire.

Mais ie ne ſcay comment a la fin pour vſer de cruauté meſmes enuers ceus qui leur ſont pres, ſi peu quils ont d’eſprit, cela meſme ſ’eſueille.

Aſſés commun eſt le beau mot de ceſt autre là, qui voiant la gorge de ſa femme deſcouuerte, laquelle il aimoit le plus, & ſans laquelle il ſembloit quil n’euſt ſceu viure, il la careſſa de ceſte belle parolle, Ce beau col ſera tantoſt coupé, ſi ie le commande.

Voila pourquoi la plus part des tirans anciens eſtoient communement tués par leurs plus fauoris, qui aians congneu la nature de la tirannie, ne ſe pouuoient tant aſſeurer de la volonté du tiran, comme ils ſe deffioient de ſa puiſſance.

Ainſi fut tué Domitian par Eſtienne, Commode par vne des ſes amies meſmes, Antonin par Macrin, & de meſme quaſi tous les autres.


29

C’eſt cela que certainement le tiran n’eſt iamais aimé, ni n’aime : l’amitié c’eſt vn nom ſacré, c’eſt vne choſe ſainte ; elle ne ſe met iamais qu’entre gens de bien, & ne ſe prend que par vne mutuelle eſtime ; elle ſ’entretient non tant par bienfaits, que par la bonne vie ; ce qui rend vn ami aſſeuré de l’autre c’eſt la connoiſſance quil a de ſon integrité ; les reſpondens quil en a c’eſt ſon bon naturel, la foi & la conſtance.

Il ni peut auoir d’amitié la ou eſt la cruauté, là ou eſt la deſloiauté, la ou eſt l’iniuſtice ; & entre les meſchans quand ils ſ’aſſemblent, c’eſt vn complot, non pas vne compaignie ; ils ne ſ’entr’aiment pas, mais ils ſ’entrecraignent ; ils ne ſont pas amis ; mais ils ſont complices.


30

Or quand bien cela n’empeſcheroit point, ancore ſeroit il mal aiſé de trouuer en vn tiran vn amour aſſeurée, par ce qu’eſtant au deſſus de tous, & n’aiant point de compaignon il eſt deſia au dela des bornes de l’amitié, qui a ſon vrai gibier en l’équalité ; qui ne veut iamais clocher ains eſt touſiours egale.

Voila pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit on) quelque foi au partage du butin, pource qu’ils ſont pairs & compaignons ; & ſ’ils ne ſ’entr’aiment, au moins ils ſ’entrecraignent, & ne veulent pas en ſe deſuniſſant rendre leur force moindre.

Mais du tiran ceus qui ſont ſes fauoris, n’en peuuent auoir iamais aucune aſſeurance, de tant quil a appris d’eus meſmes quil peut tout, & quil ni a droit, ni deuoir aucun qui l’oblige, faiſant ſon eſtat de conter ſa volonté pour raiſon, & n’auoir compaignon aucun, mais d’eſtre de tous maiſtre.

Doncques n’eſt ce pas grand pitié que voiant tant d’exemples apparens, voiant le dangier ſi preſent, perſonne ne ſe vueille faire ſage aus deſpens d’autrui, & que de tant de gens ſ’approchans ſi volontiers des tirans, quil n’y ait pas vn qui ait l’auiſement & la hardieſſe de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faiſoit le malade, Ie t’irois volontiers voir en ta taſniere, mais ie voi aſſés de traces de beſtes qui vont en auant vers toi ; mais qui reuiennent en arriere ie n’en vois pas vne.


31

Ces miſerables voient reluire les treſors du tiran, & regardent tous eſbahis les raions de ſa braueté ; & allechés de ceſte clarté ils ſ’approchent, & ne voient pas quils ſe mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les conſommer : ainſi le ſatyre indiſcret comme diſent les fables anciennes, voiant eſclairer le feu trouué par Promethé, le trouua ſi beau qu’il l’alla baiſer & ſe bruſla.

Ainſi le papillon qui eſperant iouir de quelque plaiſir ſe met dans le feu pource qu’il reluit, il eſprouue l’autre vertu, celle qui bruſle, ce dit le Poete Toſcan.

Mais ancore mettons que ces mignons eſchapent les mains de celui quils ſeruent, ils ne ſe ſauuent iamais du roi qui vient apres : ſil eſt bon il faut rendre conte de reconnoiſtre au moins lors la raiſon ; ſ’il eſt mauuais & pareil à leur maiſtre, il ſe ſera pas quil n’ait auſſi bien ſes fauoris, leſquels communement ne ſont pas contens d’auoir a leur tour la place des autres, ſ’ils nont ancore le plus ſouuent & les biens & les vies.

Se peut il donc faire quil ſe trouue aucun, qui en ſi grand peril & auec ſi peu d’aſſeurance vueille prendre ceſte malheureuſe place de ſeruir en ſi grand peine vn ſi dangereus maiſtre ?

Quelle peine, quel martire eſt ce, vrai Dieu ? eſtre nuit & iour apres pour ſonger de plaire a vn, & neantmoins ſe craindre de lui plus que d’homme du monde, auoir touſiours l’œil au guet, l’oreille aus ecoutes pour eſpier d’ou viendra le coup, pour deſcouurir les embuſches, pour ſentir la mine de ſes compaignons, pour auiſer qui le trahit, rire a chacun, & neantmoins ſe craindre de tous ; n’auoir aucun ni ennemi ouuert ny ami aſſeuré, aiant touſiours le viſage riant, & le cœur tranſi, ne pouuoir eſtre ioieus & n’oſer eſtre triſte.


32

Mais c’eſt plaiſir de conſiderer qu’eſt ce qui leur reuient de ce grand tourment, & le bien quils peuuent attendre de leur peine & de leur miſerable vie.

Volontiers le peuple du mal quil ſouffre, n’en accuſe point le tiran, mais ceus qui le gouuernent ; ceus la les peuples, les nations, tout le monde a l’enui iuſques aus paiſans, iuſques aus laboureurs ils ſcauent leurs noms, ils dechifrent leurs vices, ils amaſſent ſur eus mille outrages, mille vilenies, mille maudiſſons ; toutes leurs oraiſons, tous leurs veux ſont contre ceus la ; tous leurs malheurs, toutes les peſtes, toutes leurs famines, ils les leur reprochent ; & ſi quelque fois ils leur font par apparence quelque honneur, lors meſmes ils les maugreent en leur cœur, & les ont en horreur plus eſtrange que les beſtes ſauuages.

Voila la gloire, voila l’honneur quils reçoiuent de leur ſeruice enuers les gens, deſquels quand chacun auroit vne piece de leur corps, ils ne ſeroient pas ancore, ce leur ſemble, aſſés ſatiſfaits, ni a demi ſaoulés de leur peine, mais certes ancore apres quils ſont morts, ceus qui viennent après ne ſont iamais ſi pareſſeus que le nom de ces mangepeuples ne ſoit noirci de l’encre de mille plumes, & leur reputation deſchirée dans mille liures, & les os meſmes par maniere de dire trainés par la poſterité, les puniſſans ancore apres leur mort de leur meſchante vie.


33

Aprenons donc quelque fois, aprenons a bien faire ; leuons les yeulx vers le ciel ou pour noſtre honneur ou pour l’amour meſmes de la vertu, ou certes a parler a bon eſcient pour l’amour & honneur de dieu tout puiſſant, qui eſt aſſeuré teſmoin de nos faits, & iuſte iuge de nos fautes.

De ma part ie penſe bien & ne ſuis pas trompé puis qu’il n’eſt rien ſi contraire a dieu tout libéral & debonnaire que la tirannie, qu’il reſerue la bas a part pour les tirans & leurs complices quelque peine particuliere.


happy   dans   Philanthropes    Lundi 23 Août 2004, 18:56

 




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