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Armée Zapatiste de Libération Nationale (et intergalactique)





80 Anthropologie du Sacré — 2,1
Régis Boyer

Régis Boyer :
Anthropologie du Sacré

(Mentha, 1992, ouvrage épuisé)



2, 1

13. Il me semble que l’expérience que fait l’homme du Sacré, que traduisent les rapports qu’il entretient avec lui et que dicte en dernière analyse la conception qu’il se fait de lui peut ressortir à deux domaines différents, qui, d’ailleurs, ne se contredisent pas — ils peuvent très bien se superposer en quelque sorte. Pour la commodité de l’exposé, je vais les envisager tour à tour.


14. Le premier concerne la VIE et lui-même admet une double approche dans une perspective également complémentaire ou, si je peux dire, homothétique.


15. Car il n’est pas de valeur plus haute que la Vie. Toute étude du sacré, dans quelque culture que ce soit, pourrait s’intituler : « La vie chez les anciens Germains », « La vie pour les Celtes », « La vie pour les Hindous », etc… Nous n’avons pas de bien plus précieux, il n’est rien de plus haut pour quoi nous ne soyons prêts à tous les sacrifices, notre échelle de valeurs, où que ce soit, quelle que soit l’époque retenue culmine en cette vérité. Pour ne prendre que deux exemples qui ne ressortissent pas au même champ culturel, il me plaît de constater que l’Ève biblique, mère de l’humanité, s’appelle proprement Vie — sans m’attarder sur le fait, paradigmatique également, qu’Adam signifie Terre ; et que, dans le domaine germanique, passé l’effroyable conflagration du Ragnarök ou Consommation - du - Destin - des - Puissances, le couple qui aura miraculeusement survécu au cataclysme et dont naîtra l’humanité régénérée s’appelle Lif (Vie) et Lifthrasir (Vivace, Ardent de vivre).


16. Que l’on n’aille pas immédiatement objecter qu’il existe des religions de la mort, au Mexique, par exemple, entendons : des religions qui se conçoivent en collusion étroite avec la mort. On répondra que ce n’est qu’une façon d’apprivoiser la vie ou plutôt d’exorciser l’inévitable passage. Mais lorsque nous disons que l’homme doit vivre le Sacré, qu’il s’emploie de toute son âme à le faire vivre, nous entendons seulement signifier qu’il pousse à son paroxysme, par une sorte de réflexe de sublimation, la plus profonde de ses pulsions. Réfléchissons bien : pour la personne vivante, engagée dans l’aventure de son existence, l’idée même de sacré non vécu est un pur sophisme. Le Dieu de toutes les religions est le Grand Vivant, il y a bien des dieux de la mort mais leur seule existence suffit à témoigner, si j’ose dire, de leur vitalité. Et s’il arrive que les dieux meurent, c’est infailliblement pour renaître, ou bien, ce qui revient au même, pour laisser la place à d’autres divinités qui reprennent leurs fonctions en les réactualisant, éventuellement en les dépassant : en les revivifiant toujours. De là, le don de métamorphose (les avatars) que l’on prête aux dieux : il n’est que la figuration du pouvoir polymorphe et indéfiniment diversifié de toute vie.


17. Une constatation s’impose. Elle s’applique à l’homme « primitif » tel que nous avons accoutumé de l’appeler, le concevoir, bien que, comme on le sait, cette épithète naguère encore condescendante n’ait pas grand sens. L’homme primitif était certainement aussi intelligent que nous, il souffrait seulement de n’avoir pas notre savoir historique et nos acquis techniques, éléments qui ne sauraient ni dans un cas ni dans l’autre, instituer une hiérarchie. Il a fait l’expérience du sacré, lui aussi, qui pourrait ne pas la faire ? Il avait son système de valeurs qui, pour ne pas correspondre au nôtre, parcourait le même itinéraire et débouchait sur un transcendantal identique en essence au nôtre. Les recherches de tous les grands anthropologues concordent sur ce point : sa vénération ultime allait à la source de toute vie, cette Grande Déesse ou Déesse Mère ou Terre Mère que l’on rencontre à l’origine de toute religion, plus peut-être qu’à un dieu-soleil ou à un dieu-céleste diurne qui n’est vraiment fécondateur et bienvenu que sur une part de notre globe car il est des régions où sa cruauté accablante, pour implacable et souveraine qu’elle soit, n’est sacrée que par terreur, comme on le dira plus loin, non par amour. Je relève d’ailleurs que partout où il est la bienvenue source de vie, le soleil est une divinité féminine. LA soleil…


18. Sur l’état premier de toute religion, et donc de tout sacré, nous ne pouvons que conjecturer, bien entendu. Mais les grands mythes qu’a pieusement conservés la mémoire, tout déformés qu’ils sont après tant de temps, tout imprégnés d’influences venues de cultures ou de civilisations voisines, tout sollicités qu’ils soient dans un sens ou un autre par nos propres tropismes, à nous qui les examinons aujourd’hui et prétendons en déduire un sens, nous proposent toujours un stade initial où, selon le cas, c’étaient les grandes forces naturelles, selon un autre, les grands ancêtres qui étaient adorés. Attardons-nous sur ces points.


19. Par grandes forces naturelles — et c’est un trait sur lequel, à mon sens, on n’attire pas assez l’attention — n’entendons pas le statique, l’apparemment figé dans une immobilité éternelle, comme les montagnes qui ont, un peu partout, bénéficié d’un culte évident (je pense, pour ne donner qu’un exemple, au Mont Bego des Alpes italiennes, qui fut vénéré comme un dieu, témoins les nombreuses gravures rupestres qui le décorent, lui et ses environs). Ce sont toujours les géants, incarnations des grandes puissances telluriques ou chtoniennes qui les ont entassées, elles attestent la force extraordinaire de ces créatures fabuleuses dont elles ne sont, finalement, que le signe ou la trace. J’entends les forces vives, toujours en mouvement créateur : l’eau, de la Grande Mer dont naît toute vie, à commencer par la nôtre puisque nombreuses sont les mythologies (ainsi, la grecque, la germanique) qui font provenir notre espèce de deux troncs d’arbres rejetés sur le rivage par les flots : ses visages particulièrement dynamiques, spécialement, comme les cascades, les sources, les glaciers, les torrents, les fleuves. Qui bougent, qui enfantent dans leur mouvance toutes sortes de créatures surnaturelles comme les ondines, les naïades, les sirènes, les tritons, tous doués de facultés magiques. Avec ses substituts ou homologues, toutes ces humeurs que nous produisons, sang, sperme, sueur, indices d’activités créatrices, sources de vie. Sources de rêves aussi, Bachelard l’a bien vu, qui dédoublent notre existence consciente et paraissent dévoiler des mystères, des connaissances insoupçonnées, comme est insondable la mer recélant dans ses profondeurs des savoirs secrets, ou insaisissable la rivière jamais arrêtée, toujours partie, à son rythme rapide ou lent, vers l’enfantement de paysages nouveaux ou d’aventures inconnues. Les Celtes l’avaient compris, qui faisaient des rivières des Mères (Matrae, Matronae comme en témoigne, en France, le nom même de la Marne < Matrona). Partout, l’Océan a été divinisé (Okeanos, Aegir), non seulement parce qu’une constatation d’évidence fait de l’eau l’élément indispensable à la vie, mais aussi parce que son caractère impalpable et fluide s’oppose radicalement au figement de l’arrêt, de la mort.


20. Ou bien la Terre qui ne cesse de susciter cette image élémentaire de toute vie qu’est la plante, qui se nourrit des cadavres, selon la valence, chère à Mircea Éliade, homo-humus, pour favoriser la croissance, la Terre-Mère dont les Latins faisaient provenir tout et qui se trouvera hypostasiée sous toutes sortes de figures ou de signes, Cybèle, Cérès, Gaia, cornes d’abondance, pommes d’or, etc… Il est éloquent que les Hébreux en quête de la Terre Promise où coulent le lait et le miel voient en revenir leurs émissaires chargés de plantureuses grappes de raisin : la même image figure dans le récit passablement mythique de la prétendue découverte de l’Amérique par les Islandais du Grœnland.


21. Parlons encore de l’air, du vent, si souvent personnifiés par des créatures dont la règle est le mouvement, le changement ; le changement, une des lois proprement constitutives de toute vie. Le motif de l’aile, tellement poétique (poïétique : créateur) et si fréquemment associé à la Femme (apsaras, valkyries) ou au forgeron merveilleux dont c’est l’invention la plus prestigieuse, hante l’inconscient collectif depuis toujours. Parce qu’il est gage d’évasion, bien sûr, mais aussi parce qu’il signifie transcendance, dépassement de notre condition « rampante », vie supérieure, donc. Des anges, sous leurs innombrables figurations d’une religion à une autre, à nos engins modernes partis faire la guerre des étoiles, ces figures ont toujours été considérées comme des intermédiaires, d’aventure, des intercesseurs, entre notre univers et celui d’ « en-haut ». Lequel, sous sa face diurne ensoleillée est, si l’on peut dire, le plus ancien dieu indo-européen (ce tiwaz germanique qui retrouve Zeus, Ju(piter), deus, di celtique, scandinave Týr, à moins que ce soit Ullr, slave Volos, qui convoie l’idée de splendeur céleste, divine). Varuna-Ouranos en est un autre type de figuration, moins étincelant, sans doute. Il va de soi que le ciel, l’air se prêtent plus facilement que d’autres éléments à des interprétations de caractère « spirituel » puisqu’il entre quelque chose d’impalpable dans leur nature : je ne peux ici que souligner leur caractère à la fois omniprésent et tutélaire — on se rappelle que la plus grande terreur des Celtes était de voir le ciel s’effondrer sur leur tête.


22. Reste le feu, sous toutes ses formes y compris la solaire, déjà évoquée. C’est une banalité de dire qu’il est par excellence symbole de vie bien qu’il soit également force de destruction éventuelle. Regardons-y de plus près, pourtant, et méditons le thème de l’oiseau-phénix qui renaît de ses cendres. Feu n’est pas fin, mais épuration, catharsis et moyen de création d’une vie nouvelle transfigurée. On peut le vérifier d’une autre façon : le tonnerre, la foudre ont joui, partout, d’une révérence particulière prise entre la terreur et l’affection. Je n’en vois pas de meilleure illustration que le germanique Donar-Thorr (dont le nom, donc, signifie également tonnerre) avec son foudre représenté par son « marteau » Mjölnir : il a des caractéristiques martiales, bien entendu, mais il règne aussi sur la fertilité-fécondité, la pluie bienfaisante succédant à l’orage comme l’a bien vu Georges Dumézil, et encore, sur la magie puisqu’il possède des pouvoirs de résurrection et que c’est lui qui « consacre » maintes inscriptions runiques. Encore une fois, même sans donner dans une systématique maladroite qu’illustra naguère Max Müller, il est remarquable que tant de religions aient pu connaître un stade initial où les dieux n’étaient que ces grandes forces naturelles (Eau, Terre, Air, Feu, Tonnerre, etc…) et que, selon toute vraisemblance, ce n’est que dans un stade ultérieur qu’ils seront anthropomorphisés et individualisés, organisés en « familles » pour former des panthéons où les fonctions, éventuellement dans une perspective dumézilienne, seront bien réparties.


23. Au commencement il y eut la Vie, saisie dans ses manifestations les plus naturelles. L’effort d’intellection auquel se livreront les grands mythographes antiques ou médiévaux ne constitue qu’un état second de cette réalité.


24. À moins que l’on préfère partir des Grands Ancêtres, fondateurs de races, de lignées, de peuplades, de nations. On peut, ici, se montrer plus bref, tant il est clair que nous sommes dans le droit fil de notre analyse. Ce n’est jamais en tant que « morts » définitivements abolis que les Grands Ancêtres sont adorés, tels quels ou sous des visages métaphoriques qui finissent par se ramener à la figure du Père, c’est en fonction de la force de vie dont ils furent et restent l’incarnation car la vie présente remonte toujours à la leur. Le fait est que, partout, les rites les plus archaïques qui sont attestés sont des rites funéraires.


25. Et que tout ce que nous pouvons en savoir, tout ce que nous reconstituons revient toujours, d’abord à des gestes de propitiation afin de faciliter le passage (le voyage, ce pourquoi le mort est si souvent pourvu, dans sa tombe, de tout le matériel nécessaire à sa vie dans l’au-delà) vers l’autre monde, ensuite à des pratiques conjuratoires destinées à s’assurer que le mort est bien mort, qu’il jouira bien de son nouveau statut, qu’il ne reviendra pas inquiéter le monde des vivants pour diverses raisons (le thème des fantômes et surtout celui des revenants, si riche dans tous les folklores n’a pas d’autre explication), enfin à des actes de commémoration qui entendent dûment inscrire le nouveau trépassé dans la longue ligne de ses prédécesseurs dont il a prolongé le pouvoir créateur, en quelque sorte.


26. Je prodigue là des évidences, cela ne m’inspire donc pas le besoin d’insister, sinon sur le fait que l’on ne connaît pas de religion qui considère la mort comme une fin brutale et absolue. En revanche, s’il est une certitude profondément, viscéralement ancrée dans le cœur des hommes et toujours bien présente aujourd’hui, malgré nos prétendues laïcisations et désacralisations modernes, c’est bien que la mort n’est pas une solution de continuité radicale, n’est pas une rupture définitive. Elle n’est qu’un passage, un changement d’état : une autre forme de vie dont les traits peuvent varier considérablement d’une culture à une autre (de l’exaltation paradisiaque à de mornes images infernales en passant par l’espèce de neutralité des limbes qui, en vérité, ne sont qu’une attente) mais dont la certitude soutient notre vouloir-vivre. L’orgueil noir du nihilisme est une attitude que dément l’expérience vécue, la notion de néant, pour moderne qu’elle soit (la plupart des langues anciennes n’ont même pas de vocable pour cette idée) est proprement impensable. Celle d’absurde doit logiquement mener au suicide, mais nous savons de science sûre que ce dernier geste, à moins qu’il se veuille oblation suprême dans le cas de certaines religions où il peut prendre un caractère sacré, relève de l’aliénation mentale. Ce que les Grands Ancêtres ont à nous apprendre, ce qui fait d’eux, toujours — et le départ du mythe, de la légende, de la saga, du roman est là, immanquablement —, des figures paradigmatiques, c’est qu’ils sont censés avoir été les premiers à donner la Vie.


… / …


happy   dans   Anthropos    Mardi 23 Novembre 2004, 18:45





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