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Armée Zapatiste de Libération Nationale (et intergalactique)





81 Anthropologie du Sacré — 2,2
Régis Boyer

Régis Boyer :
Anthropologie du Sacré

(Mentha, 1992, ouvrage épuisé)



2, 2

27. Grandes forces naturelles, Grands Ancêtres. Il arrive souvent que les unes et les autres soient confondus, qu’à l’âge de l’anthropomorphisation (on comprend que je postule une série diachronique Naturalisme et/ou Mânisme — individualisation par anthropomorphisation — organisation en panthéon(s)) tel Père fondateur « récupère » les attributs du ciel, ou de l’eau, ou du soleil, etc… Je prendrai, dans le domaine qui m’est plus familier que les autres, un exemple particulièrement convaincant. C’est chez les Germains et les Scandinaves, peuples que l’on crédite, au demeurant, d’une énergie et d’un dynamisme convaincants, Wotan-Odinn. À l’époque littéraire, l’usage sera de faire remonter jusqu’à lui tous les lignages des grands rois du Nord, voire ceux de chefs ou simplement de gens de quelque importance. Or son nom est sans équivoque, Odinn, c’est en première instance, l’incarnation de la Wut, le latin dirait : du furor, cette rage, cette frénésie qui s’emparent d’un homme dans des circonstances exceptionnelles — paroxysme de l’orgasme sexuel, de la fureur guerrière, de la transe magique, de l’inspiration poétique — et l’amènent alors à dépasser considérablement, à décupler ses possibilités naturelles, pour le rendre capable de prouesses non pareilles. On ne peut mieux figurer la profusion de vie, dans absolument tous les domaines possibles, que puisse imaginer un esprit humain.


28. La question a un corollaire immédiat, déjà plusieurs fois pressenti ici. La preuve la plus banale du fait que l’être humain n’a jamais admis la mort absolue, n’a jamais cessé de célébrer la vie éternelle, c’est, ou bien qu’il n’a jamais réellement cru à la fin de toute chair, ou bien qu’il a introduit dans sa vision des choses la dichotomie corps-esprit à laquelle nous demeurons si attachés, aujourd’hui encore. Sous l’une ou l’autre de ces faces, la question finit par revenir, je ne dis pas à un rêve, mais à une certitude d’immortalité. Il va sans dire qu’elle concerne notre sujet au premier chef. Parlons donc de l’âme.


29. Je vois, à travers les cultures et les âges, au moins trois visages que l’être humain aura donnés à cette notion par laquelle il entend bien signifier que la vie, en lui, ne s’éteindra jamais.

La première a été le mieux étudiée chez les Polynésiens, mais elle se rencontre partout (Indien d’Amérique orenda ou manitou, germanique hugr), c’est le mana, l’âme du monde, sorte de réservoir vital englobant notre univers et où il nous est toujours loisible de puiser pour peu que nous connaissions les moyens, magiques d’ordinaire, mais non nécessairement, de le solliciter : ainsi, une source de vie active se tient constamment à notre disposition en quelque sorte, c’est une réserve sacrée qui nous demeure accessible.
La seconde est plus familière des religions à forte coloration chamaniste : c’est une sorte de double de l’individu, soit strictement identique à lui, soit symbolique de lui, sous forme animale en général, qui a la faculté de s’éloigner de son support pour évoluer librement, d’ordinaire à des fins utiles à son possesseur. On ne saurait mieux manifester la permanence de l’ « esprit » puisque cette forme interne échappe aux catégories spatio-temporelles. Elle connaît une fortune particulière, sous la figure d’un oiseau puissamment symbolique, dans bon nombre de religions. Ou bien, cette même forme reproduit exactement les traits de son support et le « suit », l’accompagne. C’est donc, proprement cette fois, son double immatériel, qui signifie, ipso facto, son invulnérabilité au trépas : ce double sera susceptible de se réincarner, c’est la porte ouverte à toutes les métempsychoses de tant de systèmes mythologiques ou religieux. Je suis très sensible au fait que, dans certaines cultures, la germanique, la same, par exemple, les termes qui s’appliquent à ces sortes de doubles, d’ « âmes », donc, désignent aussi les membranes placentaires qui épousent la forme, qui accompagnent l’expulsion du nouveau-né. Comme si l’on voulait indiquer de la sorte que la nouvelle vie qui entre dans ce monde est, dès l’origine, dotée d’une vertu qui prolongera son être au-delà du terme physique.
La dernière acception sous laquelle s’entend le mot âme répond, un peu partout, à l’idée de « souffle », notion vivante par excellence. Il n’est pas nécessaire de s’attarder sur ce complexe d’images. Le fond en est intangible : à supposer que le corps meure véritablement, choses que nient implicitement tous nos rites funéraires, il demeure un aspect de lui, une part essentielle de lui si l’on veut, qui ne souffre pas la mort. Qui est, exactement, sa participation à la vie sacrée. Nous sommes partis d’elle, nous procédons d’elle, nous y retournons, serait-ce après sublimation. Elle reste la valeur sacrée qui ne doit, qui ne peut pas périr.


30. Ne laissons pas cette idée-force que nous étions en train de saisir à partir de la créature humaine. On peut renverser l’ordre et se demander ce qui légitime l’existence de tous ces dieux peuplant nos panthéons ou de ce Dieu des grandes religions monothéistes. La réponse est immédiate et ne souffre pas de contradictions. On peut, bien entendu, procéder tout de suite par l’abstrait et voir qu’en son tétragramme omnipotent et omniscient, Yahveh, étant celui qui est, est donc celui qui vit éternellement. Pour impensable qu’elle soit — car si nous envisageons volontiers qu’un être n’a pas de fin, il est inconcevble qu’il n’ait pas connu de commencement, tant l’expérience vécue de la temporalité vécue nous obsède — cette idée exerce un pouvoir de fascination intense parce que, précisément, elle érige en absolu le plus intime de tous nos rêves. Il appartient consubstantiellement au Sacré de posséder par nature le trait majeur de la vie, qui est de nier la mort. Et nous atteignons là, certainement, dans sa perfection, l’essence même du sacré. Mais d’autres religions ne poussent pas aussi loin, au moins en première approximation, ce type d’analyse. Risquons-nous à dire que, dans la plupart des cultures, cette notion du divin, du sacré réduit à son essence, n’est pas nettement indiquée ou figurée. C’est là, sans doute, au demeurant, la raison du succès de cette religion nouvelle qu’est le judéo-christianisme. Mais ce qui reste significatif, c’est que, partout, les dieux sont des forces qui vont, qui font, qui créent. Leur caractère premier est l’énergie : c’est elle qui dicte leurs actes car les mythes ne nous les montrent pas figés et impuissants, c’est elle qui justifie leur présence car il n’existe pas de dieu-qui-ne-fait-rien, ou qui n’a jamais rien fait. Un mythe est toujours, j’allais dire obligatoirement, le récit de ce qu’a fait un dieu (de ce qu’on fait des ou les dieux) en telle ou telle circonstance précise, à tel ou tel propos. Les dieux sont en marche, ce trait se retrouve, sous une forme moins haute, chez les héros divins qui sont exemplaires (puisque telle est la connotation majeure du mot eroi en grec) parce qu’ils ont su accomplir un fait, LE fait digne de mémoire à tout jamais, et, de façon dégradée, dans le conte populaire dont le thème principal est la quête, quel qu’en soit l’objet.


31. Énergie, maître-mot de nos cosmogonies comme de nos théogonies (comme de nos eschatologies). Énergie substantielle et toujours créatrice. Se trouve-t-il, où que ce soit dans notre domaine humain, un exemple de sacré qui ne soit pas force exubérante et fécondante, force de Vie ? Même les systèmes de pensée religieuse extrême-orientaux qui feraient figure de soif d’équilibre (entre le vin et le sang, par exemple) plutôt que de recherche, visent à l’inculcation, à l’insufflement d’un savoir suprême, d’une sagesse qui revient à une acceptation, à un amour de la vie. Éternel retour, progression en spirale, régénérations : je voudrais que l’on me citât un exemple de mythe dont le mouvement vital ne serait pas la loi !


32. Et justement : que cela me soit l’occasion de traiter en quelques mots du mythe, sur lequel on a tant écrit depuis un siècle. Je ne m’égarerai pas dans les savantes dissertations d’ordre lexicologique auxquelles il a tant donné lieu. Non plus qu’aux théories réductrices, même si elles abondent dans le sens de l’analyse que je suis en train de proposer. Par exemple, il se peut que, pour faire droit à Mircea Éliade, le mythe traduise une nostalgie d’une situation originelle idyllique où la vie s’épanouissait dans toute sa chaleur et, donc, qu’il s’attache à retrouver cet état, in illo tempore, que sous-entend aussi le « il était une fois » de nos contes. Cela n’est pas gênant pour mon propos, le but de réflexions de ce genre étant de restaurer la vie dans son état présumé idéal et sacré. Ou encore, pour abonder dans le sens de R. Girard, rien n’empêche que nos religions et les mythes par lesquels elles s’expriment se fondent sur la violence, sur un acte de violence paroxystique, un sacrifice divin qui manifesterait l’impérieuse souveraineté de la vie. Laquelle, comme on le sait, et notamment à notre échelle humaine, ne peut se perpétuer que par viol, violence, rupture d’hymen, souffrance fécondante. De très beaux mythes qui se retrouvent d’une culture à une autre donnent affabulation parlante à ce thème : on y voit le jeune dieu-soleil printanier y contraindre (par force physique, par appât, par magie) la terre féconde à s’ouvrir pour se rendre capable de porter du fruit.


33. Ces « explications » du mythe, et d’autres encore, pour pertinentes qu’elles puissent être, ont le tort de le canaliser, de le durcir dans un seul sens donné. Je voudrais noter des choses beaucoup plus simples. Que, conformément au sens du mot grec, le mythe est d’abord une histoire que l’on raconte, une belle histoire d’amour et de mort, presque toujours, mais pas nécessairement. Et que cette histoire est immanquablement liée à une image prestigieuse (prestigieuse au moins pour ceux qui l’ont conçue), une de ces images priviligiées, magnétiques, phosphorescentes, en laquelle se rassemble, se cristallise une vision tout entière de l’homme, de la vie et du monde. Prenons-en une très simple, à l’usage du lecteur occidental : celle de ce chèvrefeuille qui sort du tombeau de Tristan et d’Yseut et réunit ses branches au-dessus d’eux pour signifier que leur amour perdure au-delà du trépas, qu’il a changé de règne mais non de nature ni d’intensité. En vérité, je suis incapable de dire ce qui préexiste, de l’histoire ou de l’image. Il est bien probable qu’elles s’engendrent et s’informent mutuellement, simultanément. Mais ce que je vois, c’est que ce récit mythique, cette image mythique doivent leur pouvoir de fascination au fait que l’un et l’autre témoignent d’un ESPRIT DE FORCE DE VIE. Nous savons très bien que rien ne saurait nous plaire davantage que d’entendre la belle histoire d’amour et de mort de Tristan et Yseut et d’en contempler le signe dans le chèvrefeuille aux branches entrelacées. Ainsi, la mort terrestre des amants se trouve-t-elle abolie, et magnifiée, l’ardeur de leur amour. Si cette histoire, si cette image ont produit et continuent d’exercer un tel pouvoir sur leurs contemplateurs ou auditeurs, ce ne peut être que parce qu’elles coïncident avec la plus profonde de nos pulsions vitales. Toutes nos recherches narratologiques ou sémiologiques pourront bien démonter savamment les rouages du discours et l’agencement des facettes du symbole. Il reste qu’en ce modèle — qui retrouve, d’ailleurs, faut-il le dire, quantité de mythes vénérables où l’amour et la mort interviennent dans la même mesure — nous puisons la force d’aimer et l’amour de vivre. Disons que le mythe est une façon de faire vivre le Sacré.


34. Il en est une autre, plus immédiatement parlante, peut-être, que le lecteur du présent essai attend certainement. C’est le sacrifice. On a eu, ouvertement ou sans le dire, l’occasion d’aborder ce sujet plusieurs fois dans les pages qui précèdent. Le fait est, d’une part qu’il est présent dans toutes les religions, que ce soit sous forme littérale (immolation de victimes humaines ou d’animaux, offrandes de toutes sortes) ou hautement symboliques (comme dans l’eucharistie chrétienne), d’autre part, il se fonde sur une histoire, réelle (dans le cas du Christ) ou inventée. Je ne retiens pas ici la nature de la victime ou de l’oblation. C’est le sacrifice lui-même qui m’intéresse. Un grand nombre de religions se ramènent au culte — nombreuses sont celles que nous connaissons où il n’existe ni dogmes ni corpus de prières (au sens, du moins, où nous les entendons), ni rites d’adoration expresse. Et, toujours, le temps fort du culte est le sacrifice. Dont l’essence a souvent été dite — on peut la rappeler ici : le sacrifice consiste à donner une vie à Dieu, au dieu, pour le fortifier, pour accroître sa puissance. Il revient à un transfert, à une infusion de vie. On compte bien, et les textes védiques sont particulièrement clairs sur ce point, qu’ainsi revigoré, le dieu sera plus apte à rendre les services que l’on espère de lui. L’objectif est de conférer au sacré un paroxysme d’intensité : le christianisme a poussé à son maximum le sens de ce geste puisqu’il sacrifie le Fils au Père ou sacrifie Dieu à lui-même. C’est-à-dire que là, le mot sacrifier correspond exactement à son étymologie latine, sacrum facere, faire, fabriquer le Sacré. Mais il n’est pas besoin d’aller à ces limites extrêmes : tout sacrifice, dans toute religion, est volonté de revigorer le ou les dieux de vie. Les Scandinaves avaient fort bien senti cela, qui distinguaient, si l’on peut dire, deux sortes de sacré : celui qui se connaît en tant que tel et ne ressortit pas à des actes (nous verrons qu’il relève d’une dialectique du Destin) et celui qui s’actualise, littéralement : .


35. On est fondé à considérer, d’ailleurs, que c’est justement cette surabondance de vie, cet excès de force vive qui constituent le caractère distinctif du Sacré. Si le terme sacré, saint implique à peu près toujours une idée de domaine séparé, à part, c’est, a-t-on coutume de dire, parce qu’il est réservé au(x) dieu(x), qu’il ne peut être occupé que par lui (eux). De là, nos distinctions entre le temple, lieu sacré, où est le saint des saints, le sacré par excellence, et son parvis, ce qui est devant lui, pro-fanum, le profane, donc. Le territoire privilégié des dieux regorge de vie, sa vue est intolérable à nos yeux comme le soleil qui, nous l’avons vu, en est un des signes. Et tout ce qui en dépend est tabou : le côté mortel (au moins temporairement ou partiellement) de notre condition nous interdit l’accès de plain-pied à cette plénitude. Notre état est de subir la mort, quitte à la dépasser par la suite. Elle est dans l’ordre des choses, pertinente expression française qui situe exactement la question. Transgresser cet ordre ne peut mener qu’au chaos où à la grande insurrection luciférienne qui revient à un geste suicidaire puisqu’en tout état de cause, le Calomniateur n’est pas la Vérité et manifeste par sa conduite qu’il n’incarne pas la Vie dans son intégralité. L’homme a toujours vivement ressenti cette différence de degré et, plus encore, de nature. Il y a, dans toute religion élaborée, une figure qui assume le chaos, le désordre, la rage de destruction, le mal. Ce peut-être, nous le verrons, par un réflexe de complémentarité. C’est d’ordinaire, dans une perspective à laquelle l’éthique chrétienne donne le nom d’envie, par conscience d’un manque de ce qui n’appartient qu’au Sacré, un manque de plénitude de Vie.


… / …


happy   dans   Anthropos    Mercredi 24 Novembre 2004, 16:40





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