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Armée Zapatiste de Libération Nationale (et intergalactique)





82 Anthropologie du Sacré — 2,3
Régis Boyer

Régis Boyer :
Anthropologie du Sacré

(Mentha, 1992, ouvrage épuisé)



2, 3

36. Sacré (ou saint, ou pur, il est des langues qui ne disposent pas toujours de vocables qui cerneraient exactement la notion que nous étudions), profane (ou souillé, ou impur, même remarque) : l’opposition n’est pas, d’abord, il me semble, d’ordre religieux mais, si je puis dire, vital. Formulons-la autrement. Au sacré appartiennent l’éternel, l’immortel, au profane, le temporel, le périssable. Et d’ailleurs, nous voici enfin parvenus à ces adversaires qui, on l’a senti, sous-tendent ces réflexions. J’aurais pu, pour tenter de cerner cette étude anthropologique du sacré, partir de ce que nos linguistes appelleraient des paires contrastives : sacré-profane, vie-mort, pur-impur, mal-bien, ordre-chaos, vérité-erreur, justice-iniquité, etc… Et montrer que, par un mouvement dialectique simple, chaque notion a besoin de son contraire pour se concevoir dans sa réalité. Je ne l’ai pas fait parce qu’il me semble que ce geste, somme toute intellectuel, ne répond pas à l’attitude du vivant saisi dans l’exercice de ses activités ordinaires. J’ai déjà récusé la dichotomie corps-esprit et jeté de graves suspicions sur l’opposition vie-mort. C’est qu’en fait, le Sacré englobe ces catégories, les transcende, à la limite, ne les distingue pas. Notre Moyen Âge dénommait fort bien « mal sacré » l’épilepsie dont il croyait que c’était la maladie des prophètes. Parce qu’il pensait que cette espèce de mort temporaire représentait, pour celui qui en était victime, une plongée dans l’au-delà d’où il était censé rapporter, fût-ce à son insu, les grands secrets sacrés. Attitude, en somme, qui recoupe exactement les conceptions chamanistes et toutes les opinions que l’on peut se faire des phénomènes d’extase, de catalepsie, de lévitation et autres défis des lois naturelles de l’existence. Disons que le second membre des couples opposés que nous avons énumérés plus haut, et de bien d’autres similaires, n’est pas normalement le contraire du premier : irons-nous jusqu’à avancer qu’il manifeste seulement un manque à gagner, une attente en creux ? Car si l’on peut imaginer, à la rigueur, le bien parfait, le mal absolu est impensable : comment en formulerions-nous les caractères ? J’ai suffisamment dit que la mort totale est une notion qui nous échappe alors que la vie parfaite, éternelle, souveraine convient fort bien à notre cœur, notre imagination, voire notre raison, même si, là aussi, nos efforts de description exhaustive se trouvent vite réduits a quia. En fait, plutôt que d’oppositions par paires — et tout en notant bien que le contenu ontologique de certaines de nos dénominations n’est pas intelligible de toutes les cultures : il en est, par exemple, où « bien » et « mal » n’ont pas grand sens, comprenons que l’acception sous laquelle nous les entendons ne trouve pas d’écho chez elles, sur le même registre. Elles leur substituent, alors, par exemple, « ordre » et « désordre », ou « pur » et « impur » — il serait plus avisé de parler de deux faces d’une même réalité, deux faces qui ne sont pas réellement complémentaires. Elles correspondent seulement à l’angle de prise de vue retenu. Je parle beaucoup de cultures, au pluriel. Il m’apparaît que, quelles qu’elles soient et où que l’on se place dans le temps comme dans l’espace, il existe un invariant universel : est « bon » (avec tous les synonymes ou substituts que l’on voudra) ce qui favorise la vie, l’enrichit, l’épanouit, la promeut. Est « mauvais » ou « mal » tout ce qui tend à la détruire, à la mutiler, à la défigurer.


37. Il y a, du reste, un moyen de résoudre ces antinomies, qui est, de plus, une des figures centrales, sinon l’expression même du Sacré. C’est l’amour, certainement l’une des notions les plus galvaudées de notre temps, mais dont on devrait prendre garde, tout de même, qu’il résiste, serait-ce sous des apparences de laïcisation, à cette prétendue désacralisation à laquelle nous sommes affrontés. Je ne parle pas seulement, bien qu’à coup sûr, c’en soit une forme privilégiée, de l’amour entre homme et femme, tant il est clair qu’il s’inscrit tout entier sous le signe de la vie, que sa fin est de prolonger — la langue dit admirablement : donner — la vie et qu’en un sens, capital, l’enfant est un amour réalisé. Je veux envisager aussi toutes ces hautes passions qui emportent l’être humain et qui donnent un sens à sa vie parce que leur accomplissement lui permet de réaliser la plus haute idée qu’il se fait de lui-même. Il est des civilisations qui plaçaient plus haut que l’amour, disons sexuel, le service du roi (sacré, en l’occurence) ; ou leur honneur (l’idée que l’on s’en faisait) ou leur clan. Il serait dérisoire de vouloir dresser une hiérarchie : il suffit de constater qu’il n’existe pas de culture, pas de ressortissant d’une culture donnée qui ne tienne pour sacré l’objet suprême de son amour. C’est aussi ce que dit l’admirable séquence chrétienne : ubi caritas et amor, deus ibi est. Deus ou Sacré, les deux termes sont évidemment, ici, interchangeables. Innombrables, en vérité, les noms possibles de ce Sacré. On évoquera plus loin la Loi, la Voie, par exemple. Mais il faut certainement insister sur le fait que ce qui importe, ce n’est pas tant le but visé que le vecteur. S’il se trouve dans la rectitude, l’orthodoxie, le sacré sera fait (le sacrifice aura pris son sens). Voilà pourquoi l’érémitisme, le monachisme que connaissent, sous une forme ou sous une autre, bon nombre de religions, se situe dans le droit fil d’une analyse du sacré : ce sont manifestations réservées, exclusives d’un amour qui essaie de communiquer (communier) le plus intimement possible avec le Sacré. Qui a donc choisi un mode de vie complètement voué au Sacré. Amour sacré. Vie sacrée : au point où nous en sommes, ce sont des expressions redondantes.


38. La possibilité nous est offerte, d’ailleurs, de faire la contre-épreuve. Il est vrai que les trois menaces qui pèsent constamment sur le bonheur d’une existence humaine s’appellent souffrance, injustice et ignorance — sans parler de sottise qui, étant inhérente à notre nature, n’appelle pas de commentaire ! J’écris bonheur : voilà encore une notion moderne qui n’avait pas cours dans bien des cultures où l’on aurait plutôt parlé de chance et de réussite. Tant le terrain où nous évoluons est meuble, tant nos critères d’appréciation sont toujours sujets à caution, tant il est vrai que l’on ne peut juger d’une culture qu’à partir du moment où l’on croit être capable de pénétrer les mentalités qui l’ont élaborée. Il n’empêche : la souffrance, l’injustice et l’ignorance sont des caractères humains, ou plutôt des errements de la nature humaine incontestables, quels que soient les critères retenus. Parce qu’en bonne logique, ou, simplement, selon une vue recevable de notre lot, elles ont quelque chose de scandaleux, d’intolérable à la limite, et parce qu’elles s’opposent à la saine marche des choses, qu’elles introduisent une sorte de rupture dans notre marche éperdue vers l’exaltation de la vie. Même si ces trois notions sont susceptibles de varier considérablement d’une aire culturelle à une autre, même si ce qui est tenu par exemple, pour injuste à une époque est la norme d’une autre. Ainsi, notre idéal moderne de démocratie eût été scandaleux aux temps de la féodalité et l’on sait les malheurs qu’en tout temps, les génies précurseurs ont dû subir à cause de leurs découvertes, témoin Galilée. L’explication va de soi : il y a, dans tous les cas, rupture de sacralité. On imagine assez bien l’intensité du sacrilège que représenta, pour beaucoup de tenants fervents de l’Ancien Régime, la décapitation de Louis XVI ou, plus profondément, dans un monde hébreu dominé par la lettre de la Loi écrite, les remises en question proposées par Jésus. Au demeurant, pour revenir à l’idée d’invariant, si nous avons mieux pris la mesure, aujourd’hui, des concepts d’injustice (et encore : racisme et paupérisme, par exemple, restent de cuisantes échardes dans notre chair), et d’ignorance (et encore : les irrésistibles progressions de la science et des techniques, dans les domaines comme l’astronomie ou la bio-éthique, soulèvent de ces questions auxquelles nous nous refusons lâchement de nous colleter de face et en conscience), la souffrance, pour avoir souvent changé de faces, n’a rien perdu de son caractère insupportable. Ce sont négations de la vie, failles dans un système qui, spontanément, tendait à la sacraliser. Le moyen de dominer ces épreuves ou simplement de les accepter en paix et en joie ne paraît pas à notre portée. Ce n’est pas qu’il puisse exister une souffrance sacrée (celle du martyr), une injustice sacrée (celle que subit le témoin d’une vérité supérieure) ou une ignorance sacrée (celle de l’innocent), mais c’est alors l’affaire de jeu sur les mots, de déplacement de signes. C’est la finalité que des témoins privilégiés acceptent volontairement de donner à ces aberrations qui est sacrée : ces aberrations demeurent, en soi, scandaleuses.


39. Pourtant, si dur est notre désir de durer, si forte, notre soif d’adorer, si tenace, notre vouloir-vivre que, même sans les admettre, voire en les acceptant, nous finissons par composer avec ces aberrations. Les solutions sont nombreuses et peuvent varier d’âge en âge. Il n’y a pas tellement longtemps que, dans notre civilisation, l’idiot, le simple d’esprit prenaient une valeur sacrée précisément parce qu’ils étaient à part, séparés, et donc sur une voie obscure, incompréhensible, mais patente, vers l’ineffable. Les grands malades ou infirmes étaient censés bénéficier de charismes particuliers. Les damnés de la terre, les parias constituaient une classe en soi, une caste qui, à son tour, entrait dans un ordre général. Autrement dit, le remède résidait dans un geste d’exorcisme qui rattachait le réprouvé au sacré dont il était coupé par un refus qui manifestait la réalité d’une appartenance. On ne juge pas d’une iniquité en elle-même mais par rapport à l’idéal qu’elle bafoue. Il n’est d’ignorance que si l’on prétend parler de science sûre. Et ainsi de suite. Ce n’est pas l’objectivité, toujours récusable, du jugement de valeur qui compte, c’est l’absolu du but visé. Ou, plus exactement encore, de la démarche qui porte vers lui.


40. Ce qui revient à poser le problème du mal, partout présent sous une acception ou une autre. Et l’on ne saurait nier que l’homme ait toujours souffert de ce vide, ce manque, cette cassure, et qu’il ait jamais été capable de l’intégrer à son système de représentations. On ne liquidera pas la difficulté en disant que le mal est un mystère, ce qu’il est, assurément. Mais il convient, nous n’avons jamais réagi autrement, de l’intégrer à notre univers. L’angoisse, sous l’un quelconque de ses innombrables visages : avenir incertain, mort attendue, vide de l’existence, absurde de nos comportements, culpabilité, etc., peut fort bien passer pour une des constantes de notre nature. Or il se trouve qu’elle culmine toujours en sacré, en sacer tremendum parce qu’il désarçonne les plus fortes de nos certitudes et nous laisse démunis devant un absolu dont nous savons bien que nous ne l’atteindrons pas. Que l’on ne dise pas : angoisse devant la mort, j’ai déjà noté que beaucoup de systèmes de pensée ne réagissaient pas de la sorte. Énonçons le fait différemment, sans verser dans le jeu de mots ou le sophisme : angoisse de perdre ou de laisser se perdre la vie. Après tout, l’expérience prouve que ce problème du mal n’a jamais été, pour personne, une pierre définitive d’achoppement. La vie continue ou, plus pertinemment, comme l’a écrit un romancier norvégien célèbre (Knut Hamsun) : « La vie vit ». Le mal absolu serait de faire cesser cette énergie proliférante, d’arrêter totalement ce flux impérieux. On ne voit pas que cela se soit jamais produit, on n’imagine pas que cela se puisse faire. Il n’existe pas, dans la richissime production apocalyptique de l’humanité, de mal total qui ne débouche plus que sur le néant. À l’heure actuelle où, comme je l’ai dit, nous prétendons être en passe de violer les secrets les plus intimes de la matière et de la vie, nos auteurs de fantastique ou de science-fiction en sont déjà à supputer de quelle façon l’élan vital immémorial se trouvera incarné ensuite. Personne n’a jamais vraiment pris au sérieux le célèbre « Dieu est mort » nietzschéen. Nous en sommes à lui inventer d’autres figures, voilà tout. Nous savons depuis Schopenhauer — mais en vérité, bien avant lui — que le pessimisme est une valeur féconde parce qu’il nous pousse à aller au-delà des limites situées, datées de notre entendement. Mais cette force de vie que nous portons en nous, qui est, je ne cesse de le démontrer, la véritable expression du Sacré, ne peut arrêter sa course : cela ne se conçoit point. On ne possède pas d’exemple que cela se soit jamais rencontré. Les civilisations sont mortelles certes, et elles sont censées le savoir. Leurs dieux, donc le sont aussi. Mais seulement sous les figures circonstanciées qu’ils ont prises. Ce qu’il faut retenir des brillantes analyses comparatistes de notre époque, comme celles de Georges Dumézil, ce n’est pas, je crois, le détail de structures communes ou d’images identiques dont elles sont férues. Il y aura toujours moyen de récuser le trifonctionnalisme ou les homologues proposés. Ce qui demeure, c’est que de telles études établissent que la religion, les religions ont toutes la même raison d’être : lutter contre l’absurde, manifester que la condition humaine a un sens, même si ce n’est pas nécessairement celui qu’indiquent les théoriciens. Et ce sens, c’est de promouvoir la Vie qui est la plus immédiate en même temps que la plus haute expression du Sacré. L’excellence du christianisme est certainement là : dans ce Dieu de Vie éternelle, personnel et transcendant à la fois, ce Dieu qui est vivante incarnation du Sacré. Ce Dieu-Homme vivant. Et vivant de la plus haute vie que nous pouvons concevoir : parfaite et éternelle. Non pas qu’il manque d’homologues dans notre univers culturel : Baal, Adonis, Baldr aussi sont des dieux « blancs » comme lui. Ils ont aussi été « faits sacrés » (sacrifiés) comme lui. Mais leur résurrection, ou plutôt leur résurgence n’a pas l’impérieuse et éclatante évidence de la sienne. Qui n’est pas catharsis mais, si l’on peut dire, éclatement. Parce qu’elle ne débouche pas sur un âge d’or nécessairement réduit aux limites de nos rêves, mais bien sur la Vie éternelle.


41. La seconde contre-épreuve que j’avancerai concerne la magie. Qui est probablement le stade premier de tous nos rituels, avant toute apparition de l’appareil organisé de dogmes, mythes et rites de nos religions. Je définis la magie comme l’ensemble des opérations auxquelles se livre un personnage initié pour contraindre les Puissances surnaturelles à intervenir dans le cours normal des choses afin de satisfaire les volontés, soit du magicien, soit de son ou ses mandants. Ceci, au stade du rituel. En essence, c’est l’art de solliciter le sacré, d’en prendre les caractères, de se substituer à lui. Le magicien n’est pas le dieu : il s’efforce de s’en donner les pouvoirs, il n’y parvient que s’il bénéficie de la créance (de la crédulité) des assistants. Nous sommes ici dans le domaine du savoir, réel ou supposé. Aucun magicien ne saurait résister à plus savant et plus lucide que lui. Le signe magique — je pense à toute écriture avant sa vulgarisation — n’est tel que tant qu’il n’est pas décrypté. Après quoi, il perd sa vertu pour ne devenir que ce qu’il est, idéogramme, pictogramme, hiéroglyphe, ogham ou rune. Le pire ennemi du magicien est le sceptique. Il n’a pas de place dans une société qui ajoute foi aux pratiques du mage et à leur finalité. À l’inverse, le magicien est expulsé de toute société, parfois de façon violente, qui professe de la vie une vision plus haute que la sienne. Pour tout dire, le sacré magique, qui est sollicité, fabriqué, est une dégradation du Sacré tout court. Un contre-type en quelque sorte puisqu’en définitive, il ne saurait exister sans une reconnaissance implicite de l’évidence du Sacré dont il prétend pénétrer les arcanes. Voilà pourquoi on a pu écrire que l’anti-dieu de toutes nos religions ou mythologies, Satan, Trickster, Titan, par exemple, est « le singe de Dieu », car, partout, il est le Grand Maître de la « Science noire ». La magie ne « fait » pas de sacré, elle le contrefait. Parce qu’elle n’est pas dans le droit fil d’une logique du vivant : elle va dans le sens inverse. Il y a un Faust ou son équivalent dans toutes les cultures, ou un Trismégiste : ils n’ont pas la science des secrets de la Vie, ils prétendent les forcer. Leur attitude ne participe pas d’une adoration, encore moins d’un amour, mais vise à une utilisation. Elle exprime une volonté de puissance. Non pas chercher à renforcer la vertu du divin, mais l’exploiter, l’accaparer, la retourner contre lui. C’est pour cela que le griot, le shaman, le mage, etc., non seulement sont des personnages inquiétants, que nous dirions psychotiques, mais sont toujours tenus pour redoutables. Il vaut mieux se les concilier que de se les mettre à dos. Pour tout dire, ils sont méchants. Leur action n’est jamais gratuite. Ils sont, à leur insu, au service de la Vie sacrée, mais pour en dévorer les forces, non pour les exalter. Il est donc assez compréhensible que la magie soit, vraisemblablement, au départ de toutes les religions. Elle n’en constitue qu’un premier stade. Il lui manque cette prise de distance, ce pari pascalien ou ce « saut » kierkegaardien qui sont reconnaissance d’une différence de nature entre homme et dieu. Elle est, finalement, geste d’orgueil (« vous serez comme des dieux ») — ce qui laisse intacte la pureté du Sacré.


42. Je pourrais m’arrêter là. Même maladroitement, j’ai l’espoir d’avoir pu cerner l’essentiel du comportement humain vis-à-vis du sacré en tant qu’expression de la plus haute valeur qui soit : la Vie dont, comme on dit, notre passage sur terre ne représente qu’un moment.


* * *

happy   dans   Anthropos    Mercredi 24 Novembre 2004, 17:12





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