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Régis Boyer :
Anthropologie du Sacré
(Mentha, 1992, ouvrage épuisé)
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43. Mais on peut reprendre, brièvement cette fois, l’analyse sous un autre angle, qui revient au même, on le verra, mais qui se trouve privilégié dans bon nombre de nos systèmes religieux et qui représente me semble-t-il, un progrès dans ce que j’appellerai l’intellectualisation de la notion du Sacré.
44. Je me suis appliqué, dans les pages qui précèdent, à identifier le Sacré à la Vie, saisie en son essence et donc dégagée de ses accidents. C’était aussi poser le couple vie-mort pour faire sentir le mal-fondé de cette opposition. Il n’empêche que, même si nous ne parvenons pas à concevoir la mort comme un terme absolu, elle nous obsède en raison et de notre terreur de perdre ce qu’elle abolit pour un temps, et de ne pas savoir de quoi elle sera suivie. En d’autres termes, lorsqu’elle se hausse d’un cran au-dessus de simples considérations d’ordre vital, la réflexion humaine revient toujours à une méditation sur le temps, la temporalité. Et comme, si l’on peut dire, c’est lui qui nous tue, mais que, parallèlement et pour procéder par double négation, nous ne sommes pas capables de ne pas espérer, croire, que cette mort soit une fin en soi, nous avons conçu l’idée d’une Puissance souveraine, maîtresse du temps, que nous avons érigée en Sacré. Encore une fois, cela ne contredit en rien les vues qui dictaient le long développement précédent : LE DESTIN, sous ses diverses faces, est seulement la façon dont nous imaginons que s’orientent, se canalisent les forces de vie dont nous sommes partie prenante. C’est pourquoi la notion peut fort bien évoluer sur deux plans simultanés : il y a un Destin universel, une marche du monde qui englobe les destins particuliers, individuels. Le Sacré est alors l’épiphanie de ces derniers, pour ces derniers, et la phanie tout court, si je puis risquer ce grécisme, du premier nommé.
45. Il est tout de même symptomatique que, surtout à l’âge moderne, tant de systèmes de pensée dits « agnostiques », tant de refus de religions établies, tout comme, aux temps anciens, tant de représentations religieuses que nous avons les plus grandes peines à organiser en ensembles cohérents, ou encore, dans des modes de réflexion non européens auxquels nous ne sommes pas habitués, tant de visions de notre condition reviennent immanquablement à une soumission au Destin, lequel, du coup, se voit doté de tous les attributs du Sacré. Il est cette Puissance suprême qui décide de la conduite et de l’achèvement — aux deux sens de ce mot en français, mais je préfère évidemment le second : la réussite — de notre vie, de la Vie.
46. Et ce, quelle que soit l’acception que nous entendions retenir du Destin. J’en vois trois que j’envisagerai tour à tour, mais qui, à mon avis, ne se contredisent pas, au moins à longue échéance : nous parlons en effet, ici, on ne l’oublie pas, de temporalité, et, pour s’exprimer comme F. Braudel, il importe de se placer dans « la longue durée ».
47. La première n’a jamais été mieux exprimée, que je sache, que par les Grecs, mais il ne serait pas difficile d’en proposer des visages identiques tirés de diverses cultures dites « primitives ». C’est la Moïra, cette puissance aveugle et cruelle qui mène inflexiblement à la mort toute chose, tout être créés. Je l’envisage ici en tant que telle et non sous la face qu’elle prendra avec les Moires et les connotations juridiques qui s’y attachent. Il faut mourir, la mort est au bout de tout, on ne survit pas d’un jour à la sentence du Destin, etc. Laissons de côté le romantisme proprement morbide qui s’attache à cette représentation. Il reste que l’homme a pu concevoir cette figure désolante — nous disons : fatidique, qui devrait réduire à néant, si elle était prise au pied de la lettre, toutes nos aspirations. Mais il faut bien voir, d’abord que, tout comme le mouvement se prouve en marchant, le défaitisme relève d’une construction mentale purement gratuite puisqu’en définitive, on n’a jamais pris une civilisation, la grecque pas plus que les autres, à renoncer à chercher, à savoir, à créer. Que, certes, les civilisations soient mortelles, cela n’infirme pas notre propos : elles se survivent d’une manière ou d’une autre dans celles qui leur succèdent ou les remplacent, voire dans l’effort acharné que nous déployons à les reconstituer pour en dégager au moins l’enseignement essentiel. D’autre part, si telle est la coloration que l’on entend donner au Destin, on ne nie pas, par là, sa transcendance et son caractère absolu. Le geste existentiel de ceux qui se rallient à cette idée n’ôte rien à sa valeur essentielle. Une fois de plus, la pensée, l’expérience réelle et vécue du Néant n’appartient pas à nos catégories, sinon de façon rhétorique. C’est seulement mettre fortement l’accent sur le caractère terrifiant du Sacré, ce n’est pas nier celui-ci pour autant.
48. Il y a des choses semblables à dire de ce qu’il faut tenir pour une conception dégradée de la même idée, savoir, ce fatalisme dont on a coutume de créditer les Arabes, Inch’Allah, tout est écrit, on ne changera rien à la marche définitive des choses, rien ne sert de déplorer ou de se révolter, ce qui doit arriver arrivera. Fort bien. Vaut-il la peine d’instruire ce procès pour souligner que cette attitude revient finalement à un acte d’adoration ? Si tout est écrit, voire connu d’avance, c’est qu’une Volonté, une Science supérieures aux nôtres en ont décidé ainsi, sans aucun doute à bon escient. Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance. En attendant, comme disait un auteur médiéval, « accomplir faut les Écritures ». La soumission aveugle aux arrêts du Destin mutile assurément notre liberté individuelle, elle ne la nie pas, elle la fait seulement participer à la liberté souveraine du Sacré, que nous ne saurions pas, sous peine de l’humaniser et donc de lui ôter sa transcendance, réduire aux faibles crochets de notre courte analyse.
49. Mais je préfère m’étendre davantage sur une troisième conception du Destin dont je trouve l’illustration la plus convaincante dans le domaine germanique. Qui en est obsédé, la preuve en étant l’extrême richesse lexicologique qu’il déploie pour caractériser la notion. Rappelons très rapidement les grandes étapes d’une dialectique que je tiens pour exemplaire. Le Sacré, les Puissances du Destin président à la naissance d’un être humain, selon des rites circonstanciés dont le détail n’importe pas ici, en le dotant de caractères, ataviques en général, qui formeront l’originalité de sa personne. Parvenu à l’âge lucide (l’âge « de raison »), l’individu, aidé d’ordinaire par la communauté au sein de laquelle il grandit, s’efforce d’abord de connaître ce visage que les Puissances ont voulu qu’il adoptât. À cela, au besoin, tout un jeu de prédictions, prophéties, rêves, visions contribuera. Vient le jour où il se connaît tel qu’il a été voulu, conçu. Cet acquis n’entraîne jamais ni révolte, ni refus, ni désespoir. Puisque tels sont les arrêts du Destin sacré, il les accepte. Si nécessaire, des épreuves initiatiques, des rites de passage lui donneront l’occasion de manifester qu’il se conçoit bien, en effet, tel qu’il est. Et il ne lui reste plus qu’à employer le reste de son existence à manifester par des actes ce dépôt qui lui a été confié, à s’assumer, donc, envers et contre tous s’il le faut. C’est ce qu’il appelle son honneur, qui revient, par conséquent, à une reconnaissance du Sacré vivant en lui, qui justifie aussi son droit de vengeance au cas où il y a violation déclarée de ce Sacré. Je viens de dire : Sacré vivant en lui, il vaudrait mieux noter : Sacré qu’il fait vivre en lui par ses actes. Sacré de toute manière. Le magistère de l’Église chrétienne ne procède pas différemment, à partir de la notion de grâce dont doit témoigner, par sa vie tout entière, le chrétien. En vérité, témoin, témoigner : ces mots sont souvent revenus sous ma plume dans le présent essai. Si nous retenons l’équation Sacré = Destin, nous évoluons par excellence sur un terrain où ce type de référence s’impose. Mais, c’est là tout l’intérêt de ce genre d’incidence, personnalisé. Pris en charge. Incarné. À peu près tout ce que j’ai pu dire de l’expérience humaine du sacré se ramène à ces notations. Les nuances viennent seulement de ce que moïra est anonyme, fataliste, plus ou moins servile, alors que le germanique heill (chance, sacré) est individualisé et aimé.
50. Dans tous les cas, l’idée de temporalité est subsumée, prise dans un ensemble où règne le destin sacré, le sacré fatitique, le jeu sur les formulations n’importe guère ici. C’est certainement la raison pour laquelle, dans la perspective précise de l’analyse que nous menons ici, toute réflexion jamais menée par l’homme sur le Sacré a toujours, soit accroché au passage, soit débouché sur une sacralisation du Temps. Cela s’entend, puisque, si l’on peut dire, c’est lui qui nous fait vivre et nous tue, il est le visage immédiat de tout ce que nous pouvons entendre par Destin. Les études de Mircea Éliade rejoignent ici, remarquablement, les implications du fameux préfixe germanique ur- qui renvoie aux origines les plus reculées qu’il soit possible d’imaginer (Urheimat, Ursprache, Urgeschichte). Dans l’esprit humain, il existe un Urzeit (Zeit = temps) qui est, presque par définition, celui du mythe, celui, en tout cas, d’avant le temps. Celui, donc, où le Destin, le Sacré existaient à part entière, dans toute la plénitude de leur abstraction, temps sacré anhistorique qui figurerait aussi toute perfection. Dès lors, toute l’activité humaine, sentimentale, imaginative, rationnelle se ramène à un effort conscient de faire revivre cet idéal, ce stade où le Sacré existait par lui-même, bien que nous sachions et ayons dit que c’est là une vue de l’esprit. Mais rien n’empêche l’exercice, au moins de cet effort.
51. Et voilà pourquoi, un peu partout, la Mémoire est sacrée, souvent personnifiée et divinisée. L’anamnèse est au point de départ de toute littérature sacrée, de toute littérature, tout simplement. Tout savoir est souvenir, toute science, remémoration. Dans l’autre sens, le temps n’étant que l’accident en vertu duquel le Sacré s’humanise pour prendre le nom de destin, tout savoir est prédiction, toute science, prophétie. L’anamnèse est un réflexe qui donnerait à penser que l’exemple du passé est paradigmatique. Mais le flux de vie est infini, du moins le voudrions-nous tel, et le temps à venir, nous le souhaitons éperdument, doit retrouver l’Urzeit. Remarquons que notre mot paradis vient du persan où il désignait « l’enclos du Seigneur », le domaine du Sacré, donc. Je vois, même si l’image paraît incohérente, comme dans certains grands textes visionnaires de notre Moyen Âge (chez les moniales rhénanes comme Hildegarde de Bingen, ou chez Dante, ou dans la Völuspá islandaise) cette Weltanschauung comme un énorme mouvement circulaire figé. Car le Destin aussi est un Grand Serpent qui se mord la queue. On peut, au demeurant, trouver une autre image commune à toutes les religions, mais spatiale cette fois, de la même idée : c’est celle du pèlerinage. Elle n’entre pas exactement dans la réflexion sur le Destin sacré que nous sommes en train de mener, mais elle a sa place ici comme pendant exact du Temps sacré car elle postule l’existence d’un espace sacré, pareillement abstrait de ses composantes « réelles ». Le pèlerinage est, clairement, une marche vers cet espace, à des fins de ressourcement. Il correspond bien à l’anamnèse, l’un et l’autre se retrouvant dans l’iconographie, universelle, du labyrinthe. Je ne vois pas la nécessité d’insister. Temps sacré, espace sacré : ce sont les domaines où s’exerce la course du Destin. Dont on sait très bien qu’il nous attend, image temporelle, au tournant de notre route, figure spatiale.
52. Je ne vois pas qu’il soit expédient de s’attarder davantage sur cette méditation à propos du Destin sacré. Il est trop directement lié à l’idée que nous avons de la vie pour que la distinction entre les deux notions soit vraiment pertinente. Que l’on réfléchisse un instant à la carrière exemplaire qu’aura parcourue, en quelques millénaires, le terme latin Fortuna !
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53. Reste au terme de cette enquête, à envisager une dernière acception que l’humanité a donnée au Sacré, qui, elle non plus, ne contredit pas les deux autres, mais qui les domine parce qu’elle représente un travail souvent fort élaboré d’abstraction. Aussi ne se rencontre-t-elle que dans les religions où une sagesse, une philosophie attestée par des textes ou des attitudes durables se présentent — ce qui ne signifie pas qu’elle n’ait pas cours ailleurs, l’esprit humain obéissant à certains invariants universels, comme on le sait.
54. Ici, le Sacré s’appelle ABSOLU, PERFECTION, IDÉAL ou tout autre vocable à majuscule (Beau, Bon, Juste, Vrai, Libre, etc.) pourvu qu’il s’inscrive sur un registre où, notons bien ce point, la Vie ne souffre pas préjudice. Il n’y a pas de Laid sacré, de Mauvais sacré, d’Inique sacré, etc., sinon par antiphrase ou dérision. Le Relatif, l’imparfait ne peuvent être sacrés, par définition et s’il est des désordres sacrés — nous savons qu’il en est, comme l’orgie, le furor, l’holocauste — c’est toujours, par référence et déférence envers leur antithèse.
55. En réalité, nous abordons ici un domaine où, par excellence, interviennent en dernière analyse des querelles de mots.
56. C’est ici que se place la seconde étymologie possible de la religion, sur legere : assembler dans un autre ordre les données que nous fournissent les sens, les recomposer en fonction d’une échelle de valeurs absolues. Nous sommes dans l’aire sémantique précise du grec hieros : le terme s’applique à tout ce qui relève d’un ordre transcendant.
57. La vérification est facile à faire et relève aujourd’hui, d’une expérience maintes fois faite. Prenez le sceptique le plus résolu, l’agnostique déclaré, l’anti-religieux provocateur, l’athée qui se dit tranquille : il ne se trouve JAMAIS qu’il ne justifie son attitude en fonction d’une notion plus ou moins abstraite — philosophique, idéologique, politique, sociologique et autre — à laquelle il restitue tous les traits qu’il refuse à ce qu’il condamne. Gagarine, le premier cosmonaute soviétique, n’a pas découvert Dieu dans l’espace (on le lui aurait volontiers prédit) mais il était sans doute prêt à mourir pour le Parti, la lutte des Classes et, certainement, pour la Science. Tel abstracteur de quintessence tourne en déision toutes les vieilles croyances, qui est prêt à donner sa vie pour l’idée qu’il se fait de la Justice ou de la Liberté. Au vrai, on devrait y prendre garde, cette attitude est aussi ancienne que l’humanité : il n’est que de recenser, dans la plupart des panthéons connus, les divinités qui ne personnifient pas, comme je l’ai suggéré plus haut, des forces naturelles ou de grands ancêtres, mais des valeurs abstraites, des catégories. Ce sont des allégories, bien entendu, les Hindous et les Grecs étant passés maîtres en la matière, il suffit de constater qu’elles témoignent sans conteste de l’ouverture, naturelle à l’esprit humain, vers un Absolu. Là encore, une simple opération d’ordre dialectique résout le problème : nous y voyons comment la conscience de la finitude de l’être humain est organiquement liée à celle de l’infini divin, comment l’expérience du profane ne s’entend simplement pas sans la vague, voire tremblante aperception du sacré. Nous ne pouvons pas nous passer de l’intime certitude qu’existent un modèle, une autorité à partir desquels se justifie notre comportement. Tous les totems, et, en conséquence, tous les tabous, dérivent de là. Il faut que tout ce qui se conçoit s’exprime. Le poète entendait, non sans présomption, que ce qui se conçoit bien s’exprime clairement. Mais ici, nous sommes dans le domaine de l’obscur, du redoutable, du « tonans » fulgurant. Il n’est donc pas question de donner au sacré une figure définitive, précise et nettement circonstanciée. Dans le flou sémantique qu’ils autorisent par définition et que colorent, chacune à sa façon, les diverses cultures, les grands termes à majuscule que j’énumérais plus haut satisfont à cet imprescriptible besoin. À partir du moment où il prend conscience de lui-même, j’ose dire que l’esprit humain ne peut que déboucher sur le sacré.
58. La plus simple illustration qu’on en puisse proposer tient certainement à la présence, partout, toujours, d’une Loi sacrée qui régit toute communauté humaine et jalonne une voie. Ubi societas, ibi jus, dit très bien l’adage latin. Une collectivité sans loi est purement inconcevable, ne serait-ce, pour procéder par sophisme, que par le simple fait qu’elle se donne pour loi de n’en point avoir. Je veux bien, comme le font nombre d’anthropologues, que ce genre d’analyse remonte à la figure du Père, édicteur et garant, gardien et modèle de la Loi, soit en tant que dogme promu, soit par promesse de dogme à venir. Je n’en suis pas absolument sûr. J’ai ouvert ces pages en parlant de la Déesse Mère parce qu’elle me paraît plus intimement liée à la notion sacrée de Vie. N’importe : la vie a ses lois que nul ne viole impunément. Que le Père soit là pour veiller à leur stricte observance ou que la Mère ne cesse d’en inventer de nouvelles versions profuses, cela revient au même. J’aime ces beaux mythes présents un peu partout où LE dieu accepte de se mutiler pour assurer l’équilibre du monde entre forces antagonistes, parce que ce sacrifice qu’il fait à soi-même (nous avons commenté en passant cette sorte de retournement) est garant de la Loi, du Droit, du Sacré (ainsi de Týr dans la religion germanique). J’apprécie semblablement que nos langues indo-européennes aient conféré tant d’acceptions éloquentes au mot « droit », di-rectus. C’est vaine querelle que de vouloir nier à toute force cette évidence : la richesse de notre vocabulaire est prodigieuse, elle nous permettra toujours de substituer aux dieux des anciens jours quelque entité réputée nouvelle. Mais comme la treizième de Nerval, ce sera toujours la première. On n’a jamais pu constater, en bonne phénoménologie on ne voit pas, que l’homme puisse jamais se passer — pour donner consciemment dans la redondance — de l’Absolu Sacré Divin.
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Conclusion
59. Conclure s’impose-t-il ? Depuis que nous en décelons les premières traces, l’homme est — je ne dis pas : à la recherche, mais — capable du Sacré, au sens où les théologiens chrétiens disent qu’il est capable de Dieu. Le mot vient du latin capere : contenir. Finalement, tout ce qu’il fait, aime, rêve ou pense converge vers ce but. Vie, Destin, Absolu, ce ne sont que voies d’approche. Facettes d’une même réalité. Synonymes.
60. J’ai toujours été fasciné, pour en revenir à mon domaine propre de scandinaviste et déboucher sur une branche de l’activité humaine qui aborde de plain-pied le Sacré, la mystique, par la pensée du Suédois Emanuel Swedenborg. Elle repose tout entière sur l’idée de correspondances entre notre monde visible et celui de l’Esprit. Au prix de savantes hiérarchies et de démonstrations subtiles, il explique comment tout, ici-bas, a son équivalent idéal dans l’au-delà et pourquoi notre seul véritable désir est une attente (ou une nostalgie) de communion. Le vieux thème platonicien des doubles trouve ici une confirmation et une chaleur certaines. Un jour, nous coïnciderons avec notre Destin. Un jour, nous accèderons à la vraie Vie. Un jour, nous aurons part à ce Sacré qui nous obsède. Et Swedenborg de se lamenter parce qu’il n’a « pas assez aimé ». Il est vrai. Le moteur de cette démarche que j’ai cru devoir décrire de diverses façons, c’est bien, en définitive, l’Amour et toute l’analyse que j’ai proposée pourrait être reprise à sa lumière. Je constate d’ailleurs qu’en notre époque de remise en question généralisée, il demeure une des rares pierres de touche que nul ne songe à récuser. Nous ne sommes pas tenus de ne lui donner que le visage qu’il a pris dans notre civilisation occidentale et judéo-chrétienne. Il est élan irrépressible, universel vers le Sacré, et le Sacré même !
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Bibliographie
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Notes
Régis Boyer est né en 1932. Il est Professeur émérite de langues, littératures et civilisations scandinaves à l’université de Paris IV-Sorbonne.
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