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177 L’Histoire d’O-Tei
Lafcadio Hearn

Source : The Internet Sacred Text Archive
Traduction : Happy


Lafcadio Hearn (Koizumi Yakumo 小泉八雲)
(1850-1904)

Kwaidan 怪談 :
Histoires et études de choses étranges

L’Histoire d’O-Tei — お貞のはなし
(The Story of O-Tei)

 

IL y a longtemps, dans la ville de Niigata, dans la province d’Echizen, vivait un homme appelé Nagao Chôsei.

Nagao était le fils d’un médecin, et il avait fait ses études pour embrasser la profession de son père. Tout jeune, il avait été fiancé à une petite fille appelée O-Tei, fille de l’un des amis de son père ; et les deux familles étaient convenues que le mariage devrait avoir lieu dès que Nagao aurait terminé ses études. Mais la santé d’O-Tei s’avéra fragile ; et dans sa quinzième année elle fut atteinte d’une consomption fatale. Quand elle comprit qu’elle allait mourir, elle envoya chercher Nagao pour lui faire ses adieux.

Quand il s’agenouilla à son chevet, elle lui dit : —

« Nagao-Sama (1), mon fiancé, nous étions promis l’un à l’autre depuis le temps de notre enfance ; et nous devions être mariés à la fin de cette année. Mais maintenant je suis sur le point de mourir ; — les dieux savent ce qui est le mieux pour nous. Si j’étais capable de vivre quelques années de plus, je ne pourrais que continuer d’être une source d’ennuis et de peine pour les autres. Avec ce corps fragile, je ne pourrais pas être une bonne épouse ; et donc même vouloir vivre, pour l’amour de vous, serait un souhait très égoïste. Je suis tout à fait résignée à mourir ; et je veux que vous me promettiez de ne pas avoir de peine. . . . Par ailleurs, je veux vous dire que je pense que nous nous rencontrerons à nouveau. » . . .

« Bien sûr que nous nous rencontrerons à nouveau », répondit sérieusement Nagao. « Et dans cette Terre Pure (2) il n’y aura pas de douleur de la séparation. »

« Non, non ! » répondit-elle doucement, « je ne voulais pas parler de la Terre Pure. Je crois que nous sommes destinés à nous rencontrer de nouveau en ce monde, — même si je vais être enterrée demain. »

Nagao la regarda l’air perplexe, et il la vit sourire de sa perplexité. Elle poursuivit, de sa douce voix de rêve, —

« Oui, je veux dire dans ce monde, — dans votre propre vie actuelle, Nagao-Sama. . . . Pourvu, bien sûr, que vous le souhaitiez. Seulement, pour que cette chose se produise, je dois de nouveau naître fille, et grandir jusqu’à devenir femme. Alors, il vous faudrait attendre. Quinze — seize ans : c’est un long temps. . . . Mais, mon mari promis, vous n’avez aujourd’hui que dix-neuf ans. » . . .

Soucieux d’adoucir ses derniers instants, il répondit tendrement : —

« Vous attendre, ma fiancée, ne me serait pas moins une joie qu’un devoir. Nous sommes promis l’un à l’autre pour le temps de sept existences. »

« Mais vous doutez ? » lui demanda-t-elle, en regardant son visage.

« Ma chère », répondit-il, « je doute d’être en mesure de vous reconnaître dans un autre corps, sous un autre nom, — sauf si vous pouvez me parler d’un signe ou d’une preuve. »

« Cela, je ne peux pas le faire », dit-elle. « Seuls les Dieux et les Bouddhas savent comment et où nous nous rencontrerons. Mais je suis sûre — très, très sûre — que, si vous ne refusez pas de m’accueillir, je pourrai revenir vers vous. . . . Rappelez-vous ces miennes paroles. » . . .

Elle cessa de parler ; et ses yeux se fermèrent. Elle était morte.

*
*   *

Nagao avait été sincèrement attaché à O-Tei ; et sa peine fut profonde. Il avait fait faire une tablette mortuaire sur laquelle était gravé le zokumyô (3) d’O-Tei ; et il plaça la tablette dans son Butsudan (4), et tous les jours il disposa des offrandes devant lui. Il pensa beaucoup aux choses étranges qu’O-Tei lui avait dites juste avant sa mort ; et dans l’espoir de plaire à son esprit, il écrivit une promesse solennelle de l’épouser si jamais elle pouvait lui revenir dans un autre corps. Cette promesse écrite, il la scella de son sceau, et la plaça dans le Butsudan à côté de la tablette mortuaire d’O-Tei.

Néanmoins, comme Nagao était fils unique, il devait nécessairement être marié. Il se trouva très vite obligé d'accéder aux souhaits de sa famille, et d’accepter une femme du choix de son père. Après son mariage il continua de disposer des offrandes devant la tablette d’O-Tei  et il ne manqua jamais de se la rappeler avec affection. Mais peu à peu son image s’estompa dans sa mémoire, — comme un rêve qu’il est difficile de se rappeler. Et les années passèrent.

Au cours de ces années de nombreux malheurs s’abattirent sur lui. Il perdit ses parents, — puis son épouse et son unique enfant. De sorte qu’il se trouva seul au monde. Il abandonna sa maison devenue vide, et entreprit un long périple dans l’espoir d’oublier ses peines.

Un jour, au cours de ses voyages, il arriva à Ikao, — un village de montagne renommé pour ses sources thermales, et pour la beauté des paysages qui l’environnent. Dans l’auberge de village où il s’arrêta, une jeune fille vint le servir ; et la première fois qu’il vit son visage, il sentit son cœur bondir comme jamais il n’avait bondi auparavant. Elle ressemblait si étrangement à O-Tei qu’il se pinça pour s’assurer qu’il n’était pas en train de rêver. Comme elle allait et venait, — pour apporter le feu et la nourriture, ou pour ranger la chambre de l’hôte, — chacune de ses attitudes, chacun de ses mouvements ravivaient en lui d’agréables souvenirs de la jeune fille à qui il avait été promis dans sa jeunesse. Il lui parlait, et elle répondait d’une voix douce et claire dont la suavité fit renaître en lui la tristesse des jours anciens.

Alors, dans une grande perplexité, il l’interrogea en disant : —

« Sœur aînée (5), vous ressemblez tant à une personne que j’ai connue il y a bien longtemps, que j’ai été surpris la première fois que vous êtes entrée dans cette pièce. Pardonnez-moi, donc, de vous demander quelle est votre lieu de naissance, et quel est votre nom ? »

Immédiatement, — et de la voix inoubliée de la morte, — elle répondit ainsi : —

« Mon nom est O-Tei ; et vous êtes Nagao Chôsei d’Echigo, mon mari promis. Il y a dix-sept ans, je suis morte à Niigata : puis vous avez fait par écrit la promesse de m’épouser si jamais je pouvais revenir en ce monde dans le corps d’une femme ; — et vous avez scellé cette promesse écrite de votre sceau, et l’avez mise dans le butsudan, à côté de la tablette gravée à mon nom. Et donc je suis revenue. » . . .

Comme elle prononçait ces derniers mots, elle perdit conscience.

Nagao l’épousa ; et le mariage fut un mariage heureux. Mais à aucun moment par la suite elle ne put se rappeler ce qu’elle lui avait dit en réponse à sa question à Ikao : ni rien se rappeler non plus de sa précédente existence. Le souvenir de sa première naissance, — mystérieusement ranimé au moment de cette rencontre, — s’était de nouveau obscurci, et c’est ainsi que par la suite il demeura.


(1) « -Sama » est un suffixe poli attaché aux noms personnels.
(2) Terme bouddhiste utilisé communément pour signifier une sorte de paradis.
(3) Le terme bouddhiste zokumyô (« nom profane ») signifie le nom personnel que l’on porte pendant sa vie, contrairement au kaimyô (« nom posthume ») ou au hômyô (« nom légal ») donnés après la mort, — appellations religieuses posthumes inscrites sur la tombe et sur la tablette mortuaire dans le temple paroissial. . . .
(4) Temple bouddhiste domestique.
(5) Traduction directe d’une formule utilisée pour s’adresser à une jeune femme non mariée.

happy   dans   Nippon    Lundi 17 Août 2009, 18:02

 



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