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199 Le Yoga de la Compassion
John Blofeld (1913-1987)

“ Namu Kanzeon Bosatsu ”

Shariputra !
La forme n’est pas différente du vide,
le vide n’est pas différent de la forme.
La forme, c’est le vide,
le vide, c’est la forme.

Le Sûtra du Cœur
de la Perfection de Sagesse
clic !

* * *

En physique, la dualité onde-particule ou dualité onde-corpuscule est un principe selon lequel tous les objets de l’univers microscopique présentent simultanément des propriétés d’ondes et de particules. ...
« Onde » et « particule » sont des manières de voir les choses et non pas les choses en elles-mêmes.

Wikipédia clic !

* * *

« Tout d’abord vous devez vous rendre compte que nos esprits ne sont pas séparés de l’Esprit — dont vous savez, si vous avez lu quelques œuvres de Ch’an (Zen) — qu’Il est la seule réalité. Connu dans son état quiescent comme le Grand Vide ou comme ce que vous autres Anglais appelez l’Ultime Réalité, il est simultanément le royaume de la forme, “ la matrice des myriades d’objets ”, comme dit Lao Tseu. En aucun cas, ils ne doivent être conçus comme séparés. Le Grand Vide et le royaume de la forme ne sont pas deux. Il n’y a pas de passage de l’un à l’autre, mais seulement une transmutation de votre mode de perception. »

John Blofeld, Le Yoga de la Compassion,
Chapitre I, L’Énigme, pages 21-22

 


 

Voici quelques extraits de

John BLOFELD (1913-1987)

Le YOGA de la COMPASSION

Le culte mystique de Kuan Yin
(1977)

Traduction de Josette Herbert
Éditions Albin Michel, 1982
(Cet ouvrage peut encore être trouvé en librairie)

À ma fille Suwimol,
adoratrice de Kuan Yin
J.B.


TABLE

Avant-propos
  1. L'énigme clic !
  2. Quelques manifestations clic !
  3. Genèse indienne et tibétaine de Kuan Yin
  4. Miao Shan et autres légendes
  5. Quelques concepts bouddhistes de Kuan Yin clic !
  6. Rites sacrés
  7. Méditation yoguique contemplative
  8. Songes, rêveries et spéculations
Appendice : Formes iconographiques principales du Bodhisattva
Glossaire

 

Chapitre I
L’ÉNIGME

Il n’est amant des visions de beauté
engendrées par l’esprit que rendent
le pinceau du peintre
et la main du sculpteur
qui se puisse soustraire
à Kuan Yin l’ensorceleuse.

Il n’est pélerin engagé sur la voie
qu’ouvre la Porte dérobée
qui ne brûle de déchiffrer le secret
dont reluit son regard
et de savoir ce que masque
l’énigme de son sourire.
D’où a donc surgi cet être rayonnant
divine incarnation
de la pure compassion ?
D’où vient donc cette foi
au pouvoir qu’a Kuan Yin
de faire passer aux êtres sensibles
l’océan du samsara ?

Où parut-elle d’abord ?
Comment a-t-elle acquis
Son nom suave comme miel
— Kuan Shih Yin,
Celle-qui-prête-l’oreille-aux-sanglots-des-humains ?

 

C’est à la dernière de ces questions qu’il est le plus facile de répondre. Kuan Yin (ou Kuan Shih Yin pour lui donner son véritable nom) signifie : « Celle-qui-écoute-les-appels-du-monde » ; c’est la traduction du nom sanscrit de son principal aïeul Avalokiteshvara (ou Avalokita). En Corée, au Japon et plus encore en Chine avant que les vagues rouges n’y aient déferlé sur ses temples, Kuan Yin avait été vénérée comme une déesse dans une grande ferveur populaire pendant 1 000 ans ou plus. En fait elle n’est pas une déesse mais un Bodhisattva céleste représenté autrefois — et parfois même encore de nos jours — sous une forme masculine. Les savants nous apprennent qu’on ne la rencontre ni parmi les divinités des montagnes, des bocages ou des rivières, ni parmi les divinités célestes suprêmes. Si du pêcheur le plus pauvre aux sages taoïstes retirés dans leurs ermitages de montagne en passant par le laïque bouddhiste, toutes sortes de gens l’ont vénérée comme une déesse, c’est à cause de l’attrait irrésistible qu’une divinité aussi compatissante pouvait exercer sur une race que des siècles d’histoire avaient intimement liée à la pauvreté et à l’oppression.

Tout récemment encore on trouvait des temples à Kuan Yin dans les endroits les plus inattendus non seulement partout en Chine mais aussi dans plusieurs pays avoisinants. Lorsque c’était possible ses temples étaient situés près d’un cours d’eau ou dominant un lac ou la mer. Les peintres la représentent souvent regardant au-delà, assise sur un rocher ou encore debout sur un pétale de lotus jouant sur les eaux. Elle réside sur une île isolée par les flots et beaucoup de pêcheurs et d’habitants des villages flottants en sont venus à l’identifier avec leur sainte patronne ; c’est ainsi que chaque divinité se voit parfois attribuer les traits caractéristiques d’autres dieux. Je pense que je ferais mieux de la présenter comme la déesse des pêcheurs puisque c’est dans ce rôle que je la vis pour la première fois dans un de ses temples.

 

Au cours de voyages dans le sud de la Chine, faisant étape dans une petite ville une heure avant le crépuscule pour y trouver une auberge où passer la nuit, il m’est souvent arrivé, au hasard d’une promenade le long de la rivière ou de la mer, de trouver dans quelque point de vue particulièrement bien situé, un temple à Kuan Yin. Au-dessus d’un portail bâti au milieu d’un bouquet d’arbres ou près du sommet de quelque rocher escarpé pendait sous l’arrondi de l’avant-toit un panneau de laque où un texte calligraphié en caractères dorés faisait allusion à son nom. Plus loin, une cour — si étroite dans certains cas qu’elle en était qualifiée de « puits du ciel » — précédait un temple au toit fantastique, aux parois de briques grises et aux portes de bois laqué. La première fois, le temple n’était guère plus grand qu’un oratoire ou qu’une modeste vieille chapelle catholique d’Angleterre et parfois même il était plus petit encore. Une statue de plâtre effrité aux couleurs depuis longtemps fanées représentait la déesse. Une table rustique grossièrement enduite d’une laque écarlate tout écaillée tenait lieu d’autel. Bien que respirant la pauvreté l’endroit semblait très fréquenté. J’avais à peine eu le temps d’observer les anciennes poutres, les inscriptions calligraphiques à moitié effacées, les bannières en loques et les porcelaines grossières qui ornaient l’autel quand j’entendis des pas dans la cour. Je serais parti pour ne pas gêner si le gardien, un vieillard vêtu d’un pantalon fripé de coton noir et d’un maillot gris qui avait déjà beaucoup servi, ne m’avait arrêté d’un geste et d’un sourire complices.

Un groupe de femmes descendant de leurs jonques entrèrent précipitamment. Elles étaient vêtues de sortes de pijamas en tissu noir bon marché ; certaines portaient des chapeaux de bambou au large bord attachés dans leur dos tandis que d’autres portaient leur bébé confortablement installé dans des cocons de tissu écarlate accrochés à leur veste, jambes ballantes largement écartées. Le regard quelque peu inquiet posé sur ce grand diable d’étranger venu de l’Océan occidental, elles s’agenouillèrent et se prosternèrent trois fois avec une grâce que je ne m’attendais pas à trouver chez des gens d’aspect si rustre (« rustre » est peut-être un peu trop fort pour parler de paysannes chinoises ; quoi qu’il en soit, elles donnaient l’impression de mener des vies particulièrement dures). Bientôt toutes se relevèrent sauf une jeune femme à la grossesse très avancée qui resta face contre terre. Elles prirent alors sur une table près de la porte bâtons d’encens et bougies qu’elles allumèrent ; elles entonnèrent un chant bref, guère mélodieux, recommencèrent leurs prosternations et sortirent précipitamment conduites par la jeune femme enceinte. Toute la scène s’était déroulée en quelque trois ou quatre minutes.

« De quoi s’agissait-il ? » demandai-je au gardien dans mon chinois encore très rudimentaire, encore que je n’eusse pas vraiment besoin qu’on me l’expliquât.
« La jeune femme porte le bonheur en elle. Ne vous en êtes-vous pas aperçu ? Les autres sont des membres de sa famille. Elles venaient prier pour que l’enfant soit un garçon. »
« Et ce sera sûrement un garçon ! » ajoutai-je en souriant.
« Kuan Yin est très bonne ! »
« Je vois. Et que doit faire la mère pour gagner les faveurs de Kuan Yin ? »
« Faire ? Quand son fils sera né elle viendra remercier. »
Pas plus compliqué que ça. Plus tard, un ami chinois m’expliqua qu’il n’entrait pas dans les habitudes des suppliants de marchander avec la déesse. Pas besoin pour la mère de lui promettre d’être bonne ni de lui garantir la reconnaissance de son fils. Kuan Yin étant compatissante ne pouvait qu’être heureuse de répondre favorablement à un tel vœu. « Mais, insistai-je, si l’enfant est une fille ? »
« Alors elle aura une destinée particulièrement heureuse. La déesse ne rejette pas sans bonne raison une requête aussi innocente. »

Mon ami ironisait peut-être mais ses paroles concordaient certainement avec les croyances de ces femmes. Les paysans concevaient Kuan Yin d’une façon fort simple. On pouvait compter sur elle ; son attitude serait celle d’un parent indulgent et tendre à condition bien sûr que le vœu formulé ne soit pas mal intentionné. Kuan Yin ne demandait à ceux qui s’adressaient à elle ni pitié particulière ni strict comportement, mais une foi totale dans son pouvoir de secourir. Je songeais tristement que de telles bonnes fées n’existent que dans des contes pour enfants ; mais il était bon de penser à la joie et au réconfort que leur seule confiance inspirait aux pêcheurs et aux paysans. La crainte que Dieu ne me rattrape au tournant en faisant par exemple que mon carnet de notes soit assez mauvais pour déclencher la colère de mon père a largement incité l’écolier de 11 ans que j’étais à être beaucoup plus vertueux qu’il ne l’aurait été par nature ou à dire la vérité à des moments critiques ou à être sûr d’aller chaque jour à la selle et cela de peur que les marques que je crayonnais dans un certain cahier ne correspondent pas à ce qui s’était passé en réalité. J’étais heureux de savoir que Kuan Yin était beaucoup moins exigeante.

 

Aujourd’hui encore je regrette de n’avoir pas profité de mon séjour en Chine pour visiter P’u T’o Shan (ou la montagne de P’u-t’o-lo-k’a), une île au large de la côte Chekiang qui tire son nom du mot sanscrit Potala, le Paradis de Kuan Yin. C’est en effet le lieu le plus saint du monde pour les adorateurs de la déesse. L’une des histoires s’y rapportant veut que — sous la dynastie T’ang — un ascète indien soit entré dans la grotte sacrée de Ch’ao Yin (la grotte-où-l’on-entend-la-voix-de-la-marée) et se soit grillé tous les doigts en offrande à Kuan Yin. Ce qui justement n’était pas la chose à faire : de toutes les divinités de notre univers, la Déesse de la « Merci » est certainement celle qui répugne le plus à recevoir des offrandes par le feu. On aimerait mieux accepter une autre explication populaire du caractère sacré attribué à cette île : Kuan Yin lui aurait rendu visite en personne ; l’empreinte de ses pieds sur le rocher nommé le Saut de Kuan Yin en fournit d’ailleurs une preuve pittoresque ; la profondeur de l’empreinte s’explique par l’élan que Kuan Yin aurait dû prendre en sautant de l’île voisine Lo Chia Shan.

D’autre part, Kuan Yin réside naturellement en permanence dans l’île de P’u T’o (à moins qu’elle ne l’ait récemment quittée pour éviter d’être soumise à la pensée de Mao Tse-tung). D’innombrables histoires racontent comment elle s’est manifestée à des pèlerins, en général dans la grotte de Ch’ao Yin ; en de telles occasions, elle reste toutefois invisible aux visiteurs qui ont violé les lois de la compassion. À marée haute, la grotte est envahie par des eaux si tumultueuses que parfois un geyser de quelque six mètres de haut jaillit d’un trou dans la voûte ; s’ils désirent être reçus en audience, les pèlerins sont donc obligés d’attendre la marée basse. On prétend que ceux d’entre eux qui sont compatissants voient le sable se métamorphoser mystérieusement en un tapis de lotus blancs tandis qu’un gigantesque lotus rose grandit dans de telles proportions qu’il peut offrir un trône à la déesse. Il est aisé, bien sûr, de traiter ces fables par le plus grand mépris, mais je suis persuadé que l’atmosphère de la grotte est si envoûtante que vous en êtes tout disposé à contempler n’importe quel miracle. Je sais par expérience que dans de tels lieux notre scepticisme habituel est facilement mis en veilleuse. Je doute que Kuan Yin puisse être vue réellement avec les yeux dans nos orbites, mais le peut-on avec les yeux intérieurs ? On ne saurait mettre en doute la sincérité de certains qui ont eu de telles visions. La seule chose qui pourrait justifier un doute, c’est que, tendus dans l’attente du merveilleux, envoûtés par l’atmosphère fantastique de l’endroit, les pèlerins ont peut-être cru percevoir ce qu’ils désiraient voir si ardemment. Personnellement, je crois que ce n’est pas tout, mais il est bien difficile de classer comme purement subjective ou objective toute une vaste gamme d’expériences ; ainsi chacun de nous doit-il interpréter de tels phénomènes selon ses conceptions personnelles.

 

J’ai dû vivre en Chine pendant un certain temps avant de comprendre vraiment ce que voulaient dire mes savants amis bouddhistes lorsqu’ils soutenaient que Kuan Yin n’est pas une déesse mais un Bodhisattva céleste. La première explication me fut fournie par un certain M. P’an qui connaissait un peu le sanskrit et était une autorité en Bouddhisme chinois. Un jour, m’entendant qualifier Kuan Yin de déesse, il me reprit : « Ne parlez donc pas ainsi de Kuan Yin, Ah Jon. Vous avez l’air de supposer que s’ils étaient bouddhistes même les lettrés — les rats de bibliothèque comme nous les appelons — partageraient les croyances simplistes des paysans. »

Ne saisissant que très vaguement le sens de ses paroles, je lui répondis en souriant : « Je serais ravi de la qualifier de Bodhisattva céleste, mais n’est-ce pas là un autre nom pour désigner ce que l’on pourrait appeler irrévérencieusement une super-déesse, c’est-à-dire quelqu’un qui se trouverait dans les degrés les plus élevés de la hiérarchie céleste ? Je ne pense pas que cela fasse une grande différence. »

Il ne put se retenir de rire, mais ne tarda pas à me donner fort sérieusement une explication métaphysique difficile à saisir. Son anglais — au demeurant fort bon — n’était pas à la hauteur de la tâche. Il se précipita donc au premier étage pour chercher un dictionnaire qui d’ailleurs se révéla n’être que d’un faible secours — pour ne pas dire parfaitement inutile — pour traduire en anglais la terminologie de Bouddhisme Mahayana. Avec l’aide de connaissances acquises plus tard, j’ai pu rapporter son exposé non pas tel qu’il le présenta mais tel qu’à mon avis il entendait le donner.

« Tout d’abord vous devez vous rendre compte que nos esprits ne sont pas séparés de l’Esprit — dont vous savez, si vous avez lu quelques œuvres de Ch’an (Zen) — qu’Il est la seule réalité. Connu dans son état quiescent comme le Grand Vide ou comme ce que vous autres Anglais appelez l’Ultime Réalité, il est simultanément le royaume de la forme, “ la matrice des myriades d’objets ”, comme dit Lao Tseu. En aucun cas, ils ne doivent être conçus comme séparés. Le Grand Vide et le royaume de la forme ne sont pas deux. Il n’y a pas de passage de l’un à l’autre, mais seulement une transmutation de votre mode de perception. L’esprit est comme un océan de lumière, illimité, ou comme un espace infini dont jaillit la Bodhi, une énergie merveilleuse qui déclenche en nous un ardent désir d’Illumination. Mais pour atteindre l’Illumination vous avez besoin d’une union parfaite entre de vastes réserves de sagesse et de compassion. La sagesse comporte perception totale et directe de votre propre état — sans ego — et de la non-existence de tout ce qui pourrait ressembler à un “ soi propre ” dans n’importe quel objet. La compassion est le meilleur moyen de détruire tout attachement à un moi délusoire. De la Bodhi émanent des courants particuliers d’énergie libératrice : les énergies de sagesse, de compassion et de l’activité pure, nécessaire pour les combiner etc. Ces énergies se subdivisent à leur tour et deviennent ainsi plus accessibles aux esprits abusés par la fausse notion d’egos et d’objets existant par eux-mêmes. De quelque façon merveilleuse ces courants et sous-courants s’incorporent dans des formes analogues à celles que l’on attribue aux divinités : les courants principaux comme ce que nous appelons les Bouddhas célestes, les courants secondaires comme les Bodhisattvas célestes.

« Le Bouddha Amitâbha incarne la première énergie libératrice de compassion ; le Bodhisattva Avalokita en est l’émanation seconde. Cette doctrine découle d’une tradition yoguique enseignée dans l’Inde à l’Université Nalanda, il y a près de deux millénaires. Quant à Kuan Yin notre incarnation plus particulièrement chinoise de la compassion, elle était à l’origine identique à Avalokita et elle est représentée de ce fait avec des caractéristiques masculines. Certains supposent que le changement de sexe attribué au Bodhisattva ne se produisit qu’après qu’une princesse chinoise légendaire appelée Miao Shan se fut fondue avec lui sous la puissante influence de notre folklore. C’est évidemment absurde. Les gens cultivés ne prennent pas au sérieux la légende de Miao Shan. Qui plus est, vous ne pouvez guère supposer que nous autres, Bouddhistes chinois — qui avons scrupuleusement préservé les doctrines, les pratiques et les symboles rapportés de l’Inde par des moines au prix de voyages effrayants à travers des déserts brûlants et des montagnes désolées et glacées —, aurions accepté ainsi un changement de sexe par simple négligence ! La clé du mystère m’a été donnée par le maître de mon maître pendant un séjour en Mongolie. Il y trouva des représentations de Tara que Mongols et Tibétains révèrent comme l’émanation féminine d’Avalokita. Plus tard, mon maître — amateur passionné de peintures antiques — en découvrit quelques-unes très anciennes où Kuan Yin était représentée comme plus ou moins identique à Tara. En d’autres termes, et quelles qu’en soient les raisons, nous autres Chinois avons décidé de combiner Avalokita et Tara en une sorte d’Avalokita féminin que nous nommons Kuan Yin. »

 

Que la version de M. P’an soit exacte ou non quant à l’origine de la représentation féminine de Kuan Yin, le Bodhisattva est loin d’être une falote image poétique. Sur le plan du yoga, elle correspond à une énergie réelle latente en permanence dans l’esprit, ce qui n’empêche pas que les formes qu’on lui prête peuvent avoir été créées délibérément par l’homme. Toutefois, je pense que les artistes qui ont le mieux réussi à capter la magie de ces formes n’y sont parvenus que dans leurs méditations car souvent le silence d’une contemplation intense centrée sur un point permet seul à une telle perfection de se révéler. Il n’est pas difficile d’accepter la « réalité » du Bodhisattva dès l’instant où l’on a compris que ce qui nous semble le plus solide — un éléphant ou une montagne par exemple — n’est que créations de l’Esprit au même titre que rêves, imaginations, visions, que tout ce qui appartient à l’existence. En fin de compte une image mentale de Kuan Yin n’est pas différente de celle du plafond ou du plancher de la chambre où l’on médite. Il s’agit là certes d’une conception mystique mais qui tendrait à être maintenant largement acceptée alors que philosophes et physiciens en arrivent à croire que l’univers tout entier est une création mentale.

Ce bref exposé de la nature des Bodhisattvas célestes est hélas loin d’être clair. Lorsqu’il s’agit de perceptions mystiques ou de ce qui s’y rapporte, les explications sont rarement satisfaisantes car les mots déforment et diminuent considérablement la réalité qu’ils devraient transmettre. Pour le moment, nous pouvons laisser de côté la question de la réalité de Kuan Yin ; le seul attrait qu’exerce le concept d’un être infiniment beau, dont la qualité majeure est la compassion pure et inaltérable, est suffisamment attirant pour exciter notre admiration. Même rabaissée au niveau d’une déesse — c’est ainsi que peintres et sculpteurs la représentent le plus souvent — Kuan Yin est unique dans la hiérarchie céleste ; en effet elle est totalement dépourvue de tout orgueil ou esprit de vengeance et elle répugne à punir même ceux à qui une bonne leçon serait salutaire. Les coups de fouet aux marchands du temple et la malédiction du figuier stérile qui choquent si fort parmi la beauté des autres histoires de l’Évangile n’ont aucun équivalent dans les exploits attribués à Kuan Yin.

 

Chapitre II
QUELQUES MANIFESTATIONS

Les êtres qui entendent son nom et voient sa forme
Sont délivrés de toute affliction.
Sûtra du Lotus.

 

Cette mission de femmes descendues de leur jonque pour prier dans le temple de Kuan Yin est un exemple frappant de la façon dont les paysans de Chine et des pays alentour se la représentent. Comme ils voient en elle une déesse bienveillante dont il serait fort discourtois de vouloir sonder la nature il ne peuvent que se réjouir de ce charme qui lui est propre et de l’attention qu’elle prête aux supplications. Cette attitude simpliste ne se limite pas aux seuls disciples illettrés des anciennes religions populaires ; même pour la grande masse des bouddhistes en Chine et au Japon la distinction entre divinités et Bodhisattvas célestes est assez confuse. Toutefois les bouddhistes plus érudits la voient autrement. Le récit suivant d’une expérience fort significative pour moi personnellement introduira deux autres histoires qui donneront une première image de quelques-unes des façons dont on conçoit Kuan Yin. La première ne fait qu’aborder la doctrine de l’Esprit seul existant qui est à la racine du concept de Bodhisattva céleste, mais n’en révèle pas moins Kuan Yin sous des traits ressemblant fort à ceux d’une déesse.

 

L’un des trois plus importants festivals consacrés à Kuan Yin, Celle-qui-écoute-les-appels-du-monde, tombe le 19e jour du sixième mois lunaire (à peu près en juillet). Pendant des siècles, il a été célébré par des réunions en Son honneur ; certains débutent le 12 du mois et consacrent pas moins de sept jours à des rites et à des méditations contemplatives dont Kuan Yin est le centre. Malheureusement les rangs de ses adorateurs se sont éclaircis au cours de ces dernières années. Pour autant que je sache ces festivals continuent d’avoir lieu au Japon, en Corée, à Singapour mais beaucoup plus rarement en Chine ou au Viet-Nam.

Peu de temps après mon arrivée en Chine alors que je séjournais dans un monastère niché parmi des bouquets de litchi chinensis sur le versant sud d’une montagne sacrée de moindre importance, j’appris que « l’anniversaire de Kuan Yin » allait être célébré le soir même dans un temple du voisinage qui lui était consacré. Parti au crépuscule, j’arrivais à la nuit tombée. Balayés par le vent, des nuages nous cachaient la lune mais des lanternes en forme de pêches suspendues au plafond élégamment cintré du portail jetaient une flaque de lumières pourpres que l’on voyait de loin. Par la porte du temple largement ouverte s’écoulait un flot de fidèles dont une centaine de chandelles éclairait les visages. Dans la foule composée en majorité de laïques, quelques crânes rasés signalaient la présence de moines et de nonnes venus de monastères voisins. Tous allongeaient le cou dans la direction du temple où se dressait la statue de Kuan Yin derrière un autel abondamment ciselé et doré chargé d’innombrables chandeliers, d’un imposant trépied à encens en bronze et de toute une armée de porcelaines emplies de fleurs et de fruits apportés en offrande. L’on ne voyait ni viande ni coupes de vin car même ces paysans sentaient vaguement la différence entre Kuan Yin et les divinités locales plus gloutonnes ; quant aux gardiens du temple ils auraient certainement repoussé des offrandes aussi impures et déplaisantes pour le Bodhisattva ; bien que n’étant pas moines ils ne les auraient guère acceptées pour eux-mêmes.

L’air de la nuit était chargé des senteurs mêlées, bois de santal qui brûlait, fleurs de jasmin et de champak ; il vibrait chaque fois que le maillet tombait avec un bruit sourd sur le large tambour de bois en forme de poisson. Son vrombissement était ponctué par les tintements et éclats retentissants des instruments d’argent et de bronze qui rythmaient les chants. Bien que ce soient toujours les mêmes mots : « Namu ta-tzû ta-pei Kuan Shih Yin P’u-Sa » (Hommage soit rendu à la toute compatissante, la toute miséricordieuse Bodhisattva Kuan Shih Yin) qui étaient psalmodiés inlassablement, l’ardeur des participants et les changements fréquents et subtils du rythme écartaient toute monotonie et je me trouvai transporté par cette musique dans un royaume de beauté et de magie.

Dépassant de la tête ces Méridionaux secs et nerveux qui se pressaient autour de moi, je jouissais d’une vue totalement dégagée. Le Bodhisattva était représenté comme une jeune femme gracieuse aux joues et au menton doucement arrondis, satinés, assise sans cérémonie sur un rocher qui lui servait de trône. Un de ses genoux était levé si haut qu’une élégante petite pantoufle pointant de dessous la robe se trouvait au même niveau que l’autre genou. Une main menue jouait avec une branche de saule tandis que l’autre tenait un bol de « Douce Rosée » symbole du nectar de la compassion. D’une taille inférieure à elle ses deux assistants se tenaient à ses côtés : Shan Ts’ai, un garçon souriant, et Lung Nü, la fille du dragon présentant une perle gigantesque. Il est peu probable que ces statues finement sculptées et pleines de vie aient été l’œuvre d’artistes locaux ; je les aurais cependant préférées plus dépouillées. Toutefois, n’était la posture particulière de Kuan Yin et la nature des symboles qu’elle tenait, tout son personnage splendidement vêtu et couvert de bijoux auraient pu la faire prendre pour une Vierge Marie du Ciel telle qu’on en voit dans le sud de l’Europe. Superficiellement tout au moins, ses robes et ses ornements rappelaient des œuvres byzantines. Impressionné par ce somptueux costume, je me demandais comment cette déesse aux allures impériales pouvait s’accorder avec la bénigne austérité de l’enseignement du Bouddha ; il me restait alors à apprendre que les formes extérieures incroyablement variées prises par le Bouddhisme dans les différents pays n’entraînaient aucune déviation réelle de sa doctrine.

Pour l’instant une bouffée de vent faisait ondoyer en épais nuages des fumées d’encens qui estompaient momentanément les traits du Bodhisattva, créant ainsi l’illusion d’un être vivant dont la nouvelle expression prenait une beauté inimaginable. Comme si elle me gourmandait pour mon manque de savoir-vivre à l’égard de sa toilette, elle sembla me fixer en hochant gentiment la tête.

Je savais bien que ce n’était pas un miracle et pourtant j’étais transporté de joie et j’essayais de me convaincre que la Déesse m’avait remarqué. De plus des bribes de souvenirs d’êtres ou de choses aimés autrefois et depuis longtemps effacés de ma mémoire se mirent à rôder au seuil de mon esprit. L’effet en fut si poignant que j’aurais tout à la fois voulu rire et pleurer. Je suis persuadé que cette résurgence lointaine et vague bien plus que l’artifice créé par la fumée de l’encens déclencha ce qui rétrospectivement reste pour moi un effet de magie ; dès cet instant je conçus pour la Compatissante une vénération profonde qui loin de s’estomper devait s’accroître au cours des ans ; toutefois cela ne fut longtemps qu’une plaisante fantasmagorie. En ce temps-là je n’avais pas acquis la sagesse de concilier une dévotion profonde à une divinité avec la certitude que les Dieux n’existent pas.

J’étais trop ému pour prêter attention à ce qui a suivi. Bien sûr à la longue invocation succéda la récitation du chapitre « P’u Mên » du Sûtra du Lotus ou du Dhâranî de la Grande Compassion de Kuan Yin clic !. Le rite doit s’être déroulé dans un crescendo émouvant de cymbales et de tambours suivi d’un étrange silence au moment où les officiants se prosternèrent. Pendant ce temps je m’étais esquivé pour m’enfoncer dans l’obscurité de la nuit et rejoindre le monastère où je logeais. Je me rappelle encore le plaisir que j’éprouvais alors à marcher dans l’air froid où ne parvenaient plus les lourdes et fades senteurs, le murmure des bambous se balançant au vent et le bruissement de petites créatures dans les broussailles. Tout au long du chemin je me faisais bercer par cette idée, fantaisiste et poétique que la déesse voulait rappeler à mon souvenir quelque chose d’une importance primordiale pour mon bonheur. Il est aisé d’entretenir de telles fabulations lorsqu’on erre au clair de lune sur les pentes d’une montagne où, avant même l’origine des temps, des êtres immortels ont été vénérés. J’opposais une résistance farouche à ces appels à la raison que me lançait une partie de mon esprit, peu enclin que j’étais à retourner dans un monde horrible qui à l’époque s’annonçait déjà, envahi peu à peu par des monstres déguisés en inventeurs ou en techniciens. Ayant réduit au silence les arguties de ma logique, mon esprit se mit à planer, m’entraînant dans un état voisin de l’extase. J’eus alors un avant-goût de la sagesse, fruit de la réalisation totale : seul l’esprit est vrai ; pour un temps, les démons de la dualité avaient été vaincus et il était devenu possible d’admettre simultanément deux faces opposées de la vérité.

Tout en attendant devant la porte du monastère que le gardien de nuit vienne m’ouvrir, je pris conscience d’un merveilleux parfum que j’attribuais à quelque origine surnaturelle, mais en levant les yeux je vis au-dessus du portail les rameaux d’un arbre appelé en chinois yeh-lai-hsiang (fragrance de la nuit) qui embaume de ses effluves parfumés les premières heures de la nuit. La grande cour était plongée dans l’obscurité. Certains moines continuaient de célébrer le festival, d’autres retirés dans leurs cellules dormaient ou méditaient en attendant d’être appelés à l’office du matin une heure avant l’aube. Comme les lampes du temple désert grésillaient encore, j’éprouvai soudain le désir d’y entrer et de passer derrière les statues de Bouddhas jusqu’à l’endroit où il est de coutume dans les monastères chinois de placer une statue de Kuan Yin. Elle y était en effet, debout sur une étagère à peu près à la hauteur de ma poitrine. C’était une statue en bronze fin de quelque trois pieds de haut, la main droite levée en signe de bénédiction, les yeux en amande mi-clos dans une félicité contemplative. Les restes de chandelles votives pleuraient encore à ses pieds tandis qu’un âcre relent d’encens traînait autour des bâtonnets allumés en son honneur mais entièrement consumés. Pourquoi donc les divinités devaient-elles endurer cette odeur désagréable alors que leurs adorateurs, eux, s’étaient retirés pour la nuit ? Mais en vérité n’était-ce pas les fidèles eux-mêmes qui jouissaient des offrandes du temple. J’allumai un bâton d’encens frais et je restai là devant elle en silence ; soudain, transporté par l’exaltation, je murmurai : « Ô Toute Compatissante, je vous en prie, parlez-moi, que je sois convaincu que vous êtes réelle. »

Cela doit paraître complètement fou et je devrais avoir honte d’en parler... mais il y a la suite. Ces mots encore sur la langue, je réfléchissais qu’un homme sain d’esprit devrait bien se garder d’engager la conversation avec une statue ! Mais peut-être avais-je quelque excuse ; car non seulement j’étais dans un état d’esprit particulier, mais je venais de beaucoup fréquenter certains bouddhistes chinois qui, malgré leur bon sens évident et leur érudition, n’auraient rien trouvé de surprenant à ma conduite. En l’occurence, aucune justification n’était nécessaire pour la bonne raison que la statue me répondit immédiatement : « Ne cherchez pas ma réalité dans le royaume des apparences ni dans le vide. Trouvez-la dans votre propre esprit car c’est là seulement qu’elle réside. »

Ah ! comme je désirerais rendre l’histoire plus belle encore, affirmer que les lèvres de bronze remuèrent, que de la gorge au galbe parfait sortirent des sons mélodieux. Il n’en fut rien. Ni sons ni mouvement ne troublèrent le silence. Les mots énigmatiques pénétrèrent dans ma conscience comme des formes-pensées, mais ils étaient si tangibles que les sons eux-mêmes n’auraient pu déclencher une telle secousse électrique ni s’enchaîner avec tant de précision. J’ai peine à croire qu’à une époque où ma connaissance du Bouddhisme Mahayana était si mince j’aie pu extirper de l’intérieur de moi-même un tel discours. Je n’avais alors qu’une vague idée de ce que signifiait la première phrase. Je fus convaincu d’avoir reçu une preuve de l’existence de Kuan Yin dans la mesure où le mot « existence » peut s’appliquer à sa nature subtile. Utiliser ce terme est peut-être exagéré mais dire que Kuan Yin n’existe pas nous ferait rester bien au-dessous de la vérité. Mon expérience n’était pas le fruit de mon imagination. De telles perceptions intuitives sont trop directes, trop pénétrantes pour être prises pour de banales chimères. Et pourtant pendant des années, j’ai hésité à en parler si ce n’est à mes amis chinois qui en comprenaient la nature ; aujourd’hui j’en suis arrivé à reconnaître qu’il est inutile de vouloir cacher des merveilles simplement parce que nos contemporains pourraient les mettre en doute. En fait de telles merveilles ne relèvent pas de la magie pour ceux qui reconnaissent le pouvoir souverain de l’esprit sur des phénomènes de toutes sortes.

 

D’or sont les chrysanthèmes
Pour celui qui les voit en or
Vil métal est l’or rouge
Tant que non anobli par les formes-pensées.

 

Un récit moderne conte l’histoire d’un roi timide armé d’un mot magique qui le rendait invulnérable et qui ainsi tua 50 dragons aussi facilement qu’autant de cancrelats. Malheureusement, alors qu’il achevait le cinquantième il se rendit compte tout à coup que son maître s’était joué de lui en lui faisant croire au pouvoir de ce mot absurde inventé de toutes pièces. Inutile de dire que le 51e dragon n’en fit qu’une bouchée. Et pourtant peut-on soutenir que sa foi dans ce mot, si absurde soit-il, n’ait pas eu d’effet magique ? Cette parole était pour lui d’un bien plus grand secours que son armure « réelle » et que son épée « qui existait objectivement ».

Un de mes amis chinois d’éducation britannique me raconta un jour une histoire qui confirme bien cette vision de la réalité.

« Comme vous le savez — bien que ma mère soit bouddhiste — je reçus toute mon éducation secondaire dans des écoles catholiques ; à 16 ans je fus baptisé et plus tard je me mariai avec une catholique. Pendant des années je fus un converti aussi dévot qu’on peut l’attendre raisonnablement d’un homme tel que moi, un géologue. Puis vint la guerre qui envoya beaucoup d’entre nous se réfugier vers l’ouest devant l’avance japonaise. Ma ville natale fut le théâtre d’innombrables viols et massacres. Les larmes me viennent aux yeux quand je pense à mon ancienne demeure. Le travail de prospection d’entreprises que j’effectuai pour le gouvernement me conduisit dans des lieux sauvages et isolés de la province de Kweichow. Je fus une fois envoyé à la recherche de tungstène dans une région montagneuse à six ou sept jours de marche de la route carossable la plus proche. Un beau jour, une heure avant la pause de midi pour le repas, je m’égarai et m’engageai sur une piste muletière ; je me mis à errer loin des hommes qui portaient mes bagages et mon équipement. Je savais que j’étais perdu mais j’avais faim. À voir les tas de crottin frais de mules, la piste devait conduire à une habitation. Je pressai le pas. Je montai tant et tant que les nuages se mirent à tourbillonner autour de moi ; il me sembla entendre les cris inquiétants de quelques gibbons au sommet des arbres. À chaque tournant mon espoir de parvenir au moins à une cabane habitée était déçu ; de toute façon je m’étais aventuré trop loin pour qu’il soit sage de revenir sur mes pas. Il me fallait trouver de la nourriture et aussi un indigène pour me conduire à l’endroit où devaient se trouver mes porteurs.

« Des hautes cimes soufflait un vent glacial ; la nuit tombait. Tout autour de moi des sons étranges, certains reconnaissables comme les voix du vent et des torrents, d’autres inexplicables et lugubres comme les hurlements de fantômes errants. J’étais plus effrayé à chaque pas, la brume tournoyant autour des rochers se faisait plus épaisse et plus opaque. J’étais hanté par la crainte de rencontrer des bêtes sauvages ; pour ce qui est des bandits dont les gens du pays m’avaient raconté les histoires les plus effrayantes, ma hâte de rencontrer un être humain, bandit ou non, était si grande que je les eusse accueillis avec joie. Finalement la terreur me jeta à genoux à côté du chemin et claquant des dents j’invoquai ma sainte patronne — sainte Bernadette en l’occurence — je suppliai cette douce enfant (ainsi l’imaginais-je) de m’apparaître et de me conduire en un lieu sûr. Dans le peu de lumière qui restait je scrutai des yeux les rochers pour la trouver. Si elle ne venait pas j’étais sûr de perdre la raison si ce n’est la vie !

« Et tout à coup elle m’apparut, debout sur une petite pierre plate, sa légère robe bleue à peine agitée sous la violence du vent glacial. À la douce lueur qui l’auréolait, je distinguai son sourire, il n’y avait pas d’erreur possible. Mais ! Son visage avait quelque chose de bizarre, d’inattendu. Brusquement je compris : c’était une Bernadette chinoise ! Ses cheveux relevés, les bijoux qui ornaient sa gorge, le pantalon de soie blanche qui apparaissait sous la robe bleue fendue jusqu’à la cuisse, tout cela appartenait à une jeune Chinoise noble d’il y a bien des siècles.

« “ Venez grand-frère ”, dit-elle dans un mandarin mélodieux prononcé d’une voix enfantine bien trop jeune pour avoir jamais appartenu à Bernadette même au temps de sa première rencontre avec la Vierge Marie. “ Je vais vous montrer un endroit où vous pourrez vous reposer sans crainte ; demain tout ira bien. ”

« Elle me conduisit à une faible distance de là dans une caverne peu profonde bien protégée du vent. Le sol en était aussi doux que le lit le plus moelleux et je suis presque sûr d’avoir aperçu une pei-wo (couverture) de soie très chaude remplie de bourre de soie. Sur son ordre je m’y allongeai et sombrai aussitôt dans le sommeil.

« Quand je m’éveillai le lendemain matin après une longue nuit d’un sommeil profond, le soleil était haut dans le ciel. Aucune trace de lit : quant au sol de la grotte, loin d’être doux, il était irrégulier et caillouteux mais j’avais dormi aussi bien, j’avais eu aussi chaud que dans la chambre que j’avais jadis partagée avec ma mère dans mon pays natal bien-aimé situé à un millier de li. J’étais en train de me laver dans le torrent tout proche quand une caravane de mules apparut sur le chemin conduite par trois lo-fu montés. Je persuadai facilement un de ces muletiers de me vendre un peu de pain — qu’il aurait donné gratuitement j’en suis sûr — et grâce à lui je retrouvai mes compagnons à midi le lendemain.

« Pendant plus d’un an je crus avoir été sauvé par sainte Bernadette encore que je n’aie pas réussi à m’expliquer son extrême jeunesse et ses allures chinoises. Mais un jour où j’avais dû m’abriter de la pluie dans un temple désaffecté près de Chengtu j’avisai dans une petite chapelle une vieille fresque représentant Kuan Yin vêtue d’une simple robe de coton bleu et sans ses ornements habituels. Assise au bord de l’océan elle était accompagnée comme d’habitude de Shan Ts’ai et Lung Nü. À mon grand étonnement je reconnus en Lung Nü ma « Bernadette ». La robe bleue et les pantalons blancs étaient bien les mêmes mais sa gorge n’était parée d’aucun bijou. Ces bijoux pourtant me rappelèrent une image similaire suspendue autrefois dans la chambre de ma mère ; elle représentait Kuan Yin et Lung Nü toutes deux avec de splendides ornements. Nous y voilà donc. Vous pourriez me dire que ce n’est ni Bernadette ni Lung Nü qui me sauva la vie par cette nuit glaciale mais un souvenir d’enfance qui ranima un esprit égaré par la peur. Et vous auriez raison en partie. Pourtant ce ne sont pas des souvenirs d’enfance qui conduisent les gens dans des grottes inconnues, qui transforment rochers et cailloux en confortables matelas, qui conjurent les peï-wos des airs ou vous protègent contre un froid glacial.

« Dans un sens pourtant vous auriez raison. C’était ce souvenir. C’était aussi Lung Nü elle-même que je devais à la mansuétude de Kuan Yin. Depuis lors j’ai étudié la profonde doctrine mahayaniste de l’Esprit seul existant et je ne vois donc là aucune contradiction. Parvenu à la limite de la raison, je cherchai l’aide divine et celle-ci vint instantanément sous une forme qui répondait aux exigences de mon esprit. C’est en tant qu’apparition mentale que s’était manifestée Lung Nü et elle avait tiré de mon esprit la chaleur et le confort qui me permirent de résister physiquement à un grand froid. Oseriez-vous prétendre qu’il ne s’agit pas d’un miracle du Bodhisattva vénéré dans mon enfance ? Ainsi en est-il de tous les miracles, ils sont l’œuvre de l’esprit. Bien sûr Kuan Yin ne vint pas elle-même. Elle avait trop de tact pour apparaître à quelqu’un qui implorait une déesse étrangère ; aussi envoya-t-elle Lung Nü que je pourrais prendre pour le saint enfant que j’attendais. Attribuer mon bonheur aux merveilleux exploits de mon propre esprit ou l’accepter comme une intervention du Bodhisattva sont deux façons d’exprimer la même vérité. »

 

J’ai souvent réfléchi à cette aventure du minéralogiste qui ouvrait la porte à la sagesse. Sa compréhension en profondeur explique beaucoup d’événements similaires jetant un pont entre la magie et la psychologie. Des années plus tard j’eus la chance d’entendre une autre histoire qui me fut contée par un tiers ; si le but en est différent elle n’en illustre pas moins l’identité d’interventions miraculeuses venant soit de l’intérieur soit de l’extérieur de l’esprit. Pour comprendre ce qui suit il faut savoir que si Kuan Yin est souvent représentée comme un membre d’une trinité dont le célèbre Bouddha Amithâbha occupe le centre avec à ses côtés les Bodhisattvas Kuan Yin et Ta Shih-Chih, elle est aussi vénérée séparément par des millions de dévots, ce qui n’est pas le cas de Ta Shih-Chih. Ce dernier, rarement invoqué pour lui-même, semble s’être effacé de la conscience humaine. L’histoire était arrivée à un très vieux monsieur, M. Ch’ên, qui s’était retiré du monde pendant les quarante dernières années de sa vie.

« Dans mon adolescence, racontait-il, la chose la plus importante de la vie consistait pour les jeunes à préparer les examens de fonctionnaires impériaux. Tout en dépendait, non seulement rang et richesse mais les honneurs dévolus à la famille ainsi que la possibilité de vraiment servir la société. Vous ne pouvez imaginer les difficultés que nous présentaient les classiques, nous devions travailler très dur, nous fatiguer les yeux à lire tard dans la nuit à la pitoyable lueur d’une mèche flottant sur une soucoupe d’huile. Rien d’étonnant à ce que tant de dos se soient voûtés si tôt à force de se pencher sur les livres. Pour moi et mes quatre frères ce fut particulièrement pénible. Mon père qui aimait les sûtras bouddhistes plus encore que les classiques confucianistes nous obligeait à y consacrer également beaucoup de temps. Je ne sais pas ce qui l’emportait, nos réticences à supporter les désagréments de ce fardeau supplémentaire ou l’amour des splendeurs, de l’immensité et de la profondeur de cette philosophie. Mon père déclarait souvent : “ Vous devez poursuivre ces études jusqu’à ce que la signification des 4 mots FEI K’UNG CHIH K’UNG (le vide du non-vide) soit pour vous aussi claire que le globe du soleil dardant ses rayons dans un ciel d’automne sans nuages ! ”

« Parfois tard le soir, quand j’étais très fatigué, je me prenais à rêver que dans la bibliothèque Kuan Yin la toute compatissante m’apparaissait dans un rayon de lumière. Et chaque fois ma fatigue en était balayée et je me retrouvais aussi frais et dispos que le matin. Après cela je parvenais à lire rapidement les sûtras et à les comprendre parfaitement. Je ne prétends pas l’avoir vue réellement, mais seulement entrevue avec les yeux de mon esprit ; je savais pourtant quand elle souriait et avec quelle douceur et aussi quand elle était mécontente d’un sentiment que j’éprouvais parfois : lire tant de sûtras représentait une corvée intolérable. De santé fragile, mon quatrième frère qui m’aimait énormément fut le seul d’entre nous à échouer aux examens. Dès que nous étions seuls nous abandonnions toute l’étiquette qui — en public — réglait les rapports entre un benjamin et son aîné même si quelques années seulement les séparaient. Un jour, après avoir écouté la description de ce que j’aimais qualifier de “ manifestations personnelles du Bodhisattva à mon égard ”, il éclata de rire : “ Tu te flattes, second frère ! De telles choses n’arrivent jamais. Et si elles existaient, pourquoi serait-ce toujours Kuan Yin et jamais Ta Shih-Chih qui apparaîtrait ? Dans notre oratoire tous deux sont représentés ; ils ont droit à la même quantité d’encens, de courbettes et de tout le reste ! Pourquoi Ta Shih-Chih ne viendrait-il pas lui aussi à ton secours ? C’est parce que tu l’oublies qu’il ne joue aucun rôle dans ton imagination car, quoi que tu en dises, il ne s’agit que d’imagination. ”

« Ses paroles me laissèrent pensif. Je n’acceptais pas ce qu’il disait quant au fond mais je me sentais coupable envers le Bodhisattva Ta Shih-Chih car aucun d’entre nous ne le vénérait sinon comme membre de la Trinité. Je commençai donc à le prier tout spécialement. Pendant plusieurs mois je n’allais pas me coucher sans m’être tout d’abord assis en tailleur sur mon lit pour évoquer l’image de Ta Shih-Chih. Mais quand j’invoquais Ta Shih-Chih au lieu de Kuan Yin je n’obtenais jamais aucun résultat. Finalement j’en parlai à mon père. Incapable de me donner une explication, il me renvoya à un monastère situé à quelques li des murs de la ville, surplombant la rivière bordée de vieux saules — emblèmes de Kuan Yin. En apprenant ce qui m’amenait, le vieux Maître des Tripitaka qui dirigeait le monastère sourit et me dit : “ À vous tout seul, vous ne pouvez pas l’évoquer ! ”

« Je protestai, éberlué d’entendre un moine parler de la sorte : “ Vous voulez dire, Vénérable, que les Bodhisattvas sont créés par l’esprit des gens ? ” Comme il secouait énergiquement la tête, je continuai : “ S’ils sont réels, pourquoi faut-il plusieurs esprits humains pour leur donner le pouvoir d’apparaître ? ”

« “ Que voilà un jeune étudiant bien ignorant ! ” répondit-il en riant. “ Vous savez certainement qu’il n’y a pas plusieurs esprits mais seulement l’Esprit. Tous les Bouddhas, les Bodhisattvas, les myriades d’objets existent dans cet Esprit unique. Comment pourrait-il en être autrement ? Ce qui se trouve dans votre esprit se trouve également dans l’Esprit. Ainsi, tant que vous n’aurez pas dissipé les ténèbres épaisses provoquées par le karma accumulé dans les vies antérieures, vous n’aurez pas le pouvoir de provoquer une réponse aux faibles pensées que vous avez avancées. Il n’en va pas de même pour Kuan Yin car des millions d’êtres humains la prient. Comprenez-vous maintenant ? ”

« “ Vénérable Maître, ce disciple indigne saisit quelques bribes du sens profond de votre lumineux enseignement ”, répondis-je protocolairement ; en fait, je ne saisissais rien du tout. Satisfait il me congédia en levant sa tasse de thé.

« Cette nuit-là, je veillai plus tard que mes frères. Le petit garçon de la bibliothèque avait reçu de notre père ordre de rester à notre disposition jusqu’à ce que le dernier d’entre nous lui ait remis les livres qui devaient être rangés. Trois fois il remplit la théière avant que je pense à l’envoyer se coucher en lui promettant de remettre soigneusement de mes propres mains les fragiles volumes dans leur carton bleu. À peine l’enfant à moitié endormi avait-il franchi la porte que le fond de la sombre bibliothèque s’illumina d’un rayon de douce lumière ; je tombai à genoux. Une fine silhouette élancée et majestueuse, richement vêtue — que je pris pour Kuan Yin — apparut au centre de ce cercle de lumière brillante mais non aveuglante. Sauf la coiffure, les vêtements des deux Bodhisattvas étaient semblables, aussi me fallut-il un moment pour reconnaître Ta Shih-Chih pris dans une gloire de flammes d’or.

« “ Vieux numéro deux ”, annonça-t-il d’une voix à la fois magnifique et bouleversante, puis m’interpellant familièrement par le surnom que me donnaient mon père et mes oncles : “ Le Vénérable Maître des Tripitaka s’est trompé. Sache donc que ton esprit est en soi incommensurable ; il contient des millions de millions d’univers dont chacun dépasse ta compréhension. Tous ces pouvoirs illimitables qui existent dans ces millions d’univers seront tiens en totalité si tu as suffisamment de sagesse pour les utiliser. Et c’est tout aussi vrai pour chaque être doué de pensée. Ta foi en moi était insuffisante et c’est pourquoi je suis toujours venu à toi sous les traits de Kuan Yin et pas tel que tu me vois maintenant. Peux-tu supposer que nous sommes deux ? Deux dans l’Esprit infini où la dualité n’existe pas ? Un Bodhisattva peut-il souffrir de se sentir négligé tant qu’on en invoque un autre. Sans même parler de Bodhisattvas, lorsqu’une simple abeille butine, tous les êtres de millions de millions d’univers savourent le miel ; quand un ver est écrasé tous les êtres de cet univers le sont aussi. N’oublie pas qu’en toi-même se trouve la source de tous les pouvoirs et cesse donc d’aspirer si sottement à d’autres manifestations. ”

« La belle vision s’évanouit. Depuis lors je n’ai plus jamais osé invoquer de tels êtres sauf lorsqu’on doit le faire pendant une méditation. Rechercher d’eux un pouvoir qui dépasse le pouvoir infini de notre propre esprit — que seuls limitent les obstacles élevés par notre sombre karma — c’est comme ce que le sûtra appelle “ chercher une tête au-dessus de la vôtre ”. Autrefois, lorsque Kuan Yin soulageait ma fatigue, c’était parce que je voulais chasser cette fatigue mais pour y parvenir il m’aurait fallu le stimulant apporté par la présence du Bodhisattva.

« Croyez-moi, les Bodhisattvas sont tout aussi réels que le ciel et la terre et leur pouvoir d’aider les êtres en détresse est infini mais ils existent dans notre propre esprit qui à dire vrai contient en lui-même le ciel et la terre. »

 

Ces deux histoires, celle du minéralogiste et celle du vieux M. Ch’ên illustrent un concept difficile à saisir pour ne pas dire totalement insaisissable tant que l’on n’est pas parvenu à l’Illumination ; elles attestent cependant qu’aussi bien ceux qui considèrent Kuan Yin comme une création du mental que ceux qui voient en elle un être à peine distinct d’une déesse ne sauraient avoir ni tort ni raison. Kuan Yin est à la fois une abstraction et une déesse. La façon dont chacun la voit dépend de ce que l’on attend d’elle et des attitudes mentales qui — même si l’on est tenté de les qualifier de plus ou moins élevées selon qu’elles témoignent de plus ou moins de sagesse et de compréhension — sont probablement tellement éloignées de la Vérité ultime que les différences dans les degrés de sagesse en deviennent négligeables. Il n’est pas certain non plus que concevoir un Bodhisattva comme un dieu ou une déesse comme le font les êtres humains indique un degré de sagesse inférieur. Toutes les palabres sur haut et bas, sauf dans un contexte relatif et provisoire, sont hors de propos.

 

Dans le bassin du temple
Pour toutes les grenouilles
Les tiges de lotus
Paraissent gigantesques.
Aux Dieux sur l’Everest
L’éléphant est petit.

 


(Voir aussi : Quelques concepts bouddhistes de Kuan Yin clic ! )


“ On Arorikya Sowaka ”


happy   dans   Caresses    Samedi 6 Mars 2010, 00:35

 



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