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hétéroclite, écoute le temps, la tête dans les étoiles, les pieds par dessus

 

 




188 Un Dieu Vivant
Lafcadio Hearn

Source : The Internet Sacred Text Archive
Traduction : Happy


Lafcadio Hearn (Koizumi Yakumo 小泉八雲)
(1850-1904)

Glaneries dans les champs de Bouddha (1897)
Gleanings in the Buddha Fields

I. Un Dieu Vivant
(A Living God)

 

I

QUELLE que soit leur dimension, les temples ou sanctuaires du pur Shintô sont tous construits dans le même style archaïque. Le sanctuaire typique est un bâtiment oblong de bois non peint, sans fenêtre, avec un toit très raide en surplomb ; la façade est le pignon ; et la partie supérieure de la porte perpétuellement fermée est un treillage en bois, — en général une grille aux barreaux serrés et se croisant à angle droit. Dans la plupart des cas, la structure est légèrement exhaussée au-dessus du sol par des piliers de bois ; et l’étrange façade pointue, avec ses ouvertures en forme de visière et les fantastiques saillies du poutrage au-dessus de l’angle de son pignon, rappelerait au voyageur européen certaines anciennes formes gothiques de lucarnes. Il n’y a pas de couleur artificielle. Le bois [1] lisse vire bientôt, sous l’action de la pluie et du soleil, à un gris naturel qui varie, selon l’exposition de la surface, du ton argenté de l’écorce du bouleau au gris sombre du basalte. Ainsi mis en forme et teinté, le Yashiro de campagne isolé semblera moins un travail de menuiserie qu’un trait du paysage, — une forme rurale liée à la nature aussi étroitement que les rochers et les arbres, — un quelque chose qui n’est venu à l’existence que pour être une manifestation de Ohotsuchi-no-kami, le Dieu de la Terre, la divinité primitive du sol.

Pourquoi certaines formes architecturales produisent chez le spectateur un sentiment d’étrangeté est une question sur laquelle j’aimerais théoriser un jour : pour le présent, je me risquerai seulement à dire que les sanctuaires Shintô évoquent un tel sentiment. Il s’accroît avec la familiarité au lieu de s’affaiblir ; et une connaissance des croyances populaires est propre à l’intensifier. Nous n’avons pas de mots français susceptibles de décrire de façon satisfaisante ces formes étranges, — et encore moins une langue capable de communiquer la curieuse impression qu’elles font. Ces termes Shintô que nous rendons approximativement par les mots de « temple » et de « sanctuaire » sont en réalité intraduisibles, — je veux dire que les idées japonaises qui s’y attachent ne peuvent être véhiculées par la traduction. La soi-disant « auguste maison » des Kami est moins un temple, dans le sens classique du terme, qu’une pièce hantée, une chambre d’esprit, un maison de fantôme ; un grand nombre de divinités mineures étant véritablement des fantômes, — les fantômes de grands guerriers et de héros et de gouvernants et de maîtres, qui ont vécu et aimé et sont morts il y a des centaines ou des milliers d’années. Je m’imagine que pour l’esprit occidental le mot « maison de fantôme » transmettra, mieux que des termes comme « sanctuaire » et « temple », quelque vague notion du caractère étrange du miya ou yashiro Shintô, — qui contient dans son crépuscule perpétuel rien de plus substantiel que des symboles ou des témoignages, ces derniers probablement de papier. Or le vide derrière la façade en visière est plus suggestif qu’aucun chose matérielle ne pourrait l’être ; et quand vous vous souvenez que des millions de personnes pendant des milliers d’années ont vénéré leurs grands défunts devant de tels yashiro, — que toute une race croit encore ces bâtiments habités par d’invisibles personnalités conscientes, — vous êtes aussi en mesure de méditer combien il serait difficile de prouver que la foi est absurde. Non ! en dépit des réticences occidentales, — en dépit de tout ce que vous pourrez penser opportun de dire ou de ne pas dire plus tard de l’expérience, — il est très probable que vous vous trouviez pendant un moment obligé d’adopter l’attitude de respect envers les possibles. Un simple raisonnement froid ne vous conduira pas loin dans la direction opposée. Le témoignage des sens compte peu : vous savez qu’il y a tant de réalités qui ne peuvent être ni vues ni entendues ni senties, mais qui existent en tant que forces, — des forces immenses. Bien plus, vous ne pouvez pas moquer la conviction de quarante millions de personnes quand cette conviction vous fait, comme l’air, frissonner tout entier, — quand vous êtes conscient qu’elle fait pression sur votre être psychique exactement comme l’atmosphère fait pression sur votre être physique. Quant à moi, quand je suis seul en présence d’un sanctuaire Shintô, j’ai la sensation d’être hanté ; et je ne peux m’empêcher de penser aux possibles aperceptions du hanteur. Et je suis tenté d’imaginer comment je me sentirais si j’étais moi-même un dieu, — habitant un vieux sanctuaire d’Izumo sur le sommet d’une colline, gardé par des lions de pierre et ombragé par un bosquet sacré.

Mon habitation pourrait être elfiquement petite, mais jamais trop petite, parce que je n’aurais ni taille ni forme. Je ne serais qu’une vibration, — un mouvement invisible comme celui de l’éther ou du magnétisme ; bien que parfois capable de me former un corps d’ombre, à l’image de mon ancien moi visible, quand je souhaiterais faire une apparition.

Comme l’air à l’oiseau, comme l’eau au poisson, ainsi toute substance serait perméable à mon essence. Je traverserais à volonté les murs de ma demeure pour nager dans le long bain d’or d’un rayon de soleil, pour vibrer dans le cœur d’une fleur, pour chevaucher sur le cou d’une libellule.

Le pouvoir sur la vie et le pouvoir sur la mort seraient miens, — et le pouvoir d’auto-extension, et le pouvoir d’auto-multiplication, et le pouvoir d’être partout en un seul et même moment. Simultanément dans cent foyers je m’entendrais adoré, j’inhalerais la fumée de cent offrandes : chaque soir, de ma place au sein de cent sanctuaires domestiques, je verrais les lumières sacrées allumées pour moi dans de petites lampes d’argile rouge, dans de petites lampes de laiton, — les lumières du Kami, allumées avec le feu le plus pur et nourries avec l’huile la plus pure.

Mais dans mon yashiro sur la colline, j’aurais le plus grand honneur : là, bientôt, je rassemblerais la multitude de mes moi ; là j’unifierais mes pouvoirs pour répondre à la supplique.

Du crépuscule de ma maison de fantôme je guetterais la venue de pieds chaussés de sandales, et je regarderais de souples doigts bruns tresser à mes barreaux les papiers noués, qui sont des vœux écrits, et j’observerais le mouvement des lèvres de mes fidèles faisant leur prière : —

« Harai-tamai kiyomé-tamaé ! . . . Nous avons battu les tambours, nous avons allumé les feux ; pourtant la terre a soif et le riz manque. Daigne par ta pitié divine nous donner la pluie, Ô Daimyôjin !.

« Harai-tamai kiyomé-tamaé ! . . . Je suis sombre, trop sombre, parce que j’ai peiné dans le champ, parce que le soleil a posé son regard sur moi. Daigne, toi l’auguste, me faire blanche, très blanche, — blanche comme les femmes de la ville, Ô Daimyôjin !.

« Harai-tamai kiyomé-tamaé ! . . . Pour Tsukamoto Motokichi notre fils, un soldat de vingt-neuf ans : qu’il puisse vaincre et nous revenir vite, — bientôt, très bientôt, — nous te supplions humblement, Ô Daimyôjin ! »

Parfois, une jeune fille me chuchoterait tout son cœur : « Jeune fille de dix-huit ans, je suis aimée par un jeune homme de vingt ans. Il est bon ; il est fidèle ; mais la pauvreté est avec nous, et le chemin de notre amour est sombre. Aide-nous de ta grande pitié divine ! — Aide-nous pour que nous soyons unis, Ô Daimyôjin ! » Ensuite, aux barreaux de mon sanctuaire, elle suspendrait une tresse épaisse et souple de cheveux, — ses propres cheveux, luisants et noirs comme l’aile d’un corbeau, et liés par un cordon de papier de mûrier. Et dans le parfum de cette offrande, — le parfum simple de sa jeunesse paysanne, — moi, le fantôme et le dieu, je retrouverais les sensations des années où j’étais homme et amant.

Les mères amèneraient leurs enfants à mon seuil, et leur apprendraient à me révérer, en disant : « Prosternez-vous devant le grand Dieu illustre ; rendez hommage au Daimyôjin. » Alors j’entendrais les frais et doux claquements des petites mains, et je me souviendrais que moi, le fantôme et le dieu, j’avais été père.

Chaque jour j’entendrais le clapotis de la pure eau fraîche versée pour moi, et le tintement des pièces de monnaie lancées, et le crépitement du riz sec dans ma boîte en bois, comme le crépitement de la pluie ; et je serais rafraîchi par l’esprit de l’eau, et fortifié par l’esprit du riz.

Des fêtes auraient lieu en mon honneur. Les prêtres, coiffés de noir et vêtus de lin, m’apporteraient des offrandes de fruits et de poissons et d’algues marines et de gâteaux de riz et de vin de riz, — masquant leur visage avec des feuilles de papier blanc, afin de ne pas souffler sur ma nourriture. Et les miko leurs filles, belles jeunes filles en hakama cramoisis et robes d’un blanc de neige, viendraient danser en faisant tinter leurs clochettes, en agitant leurs éventails de soie, pour que je puisse me réjouir de la fleur de leur jeunesse, que je puisse me délecter du charme de leur grâce. Et il y aurait de la musique ancienne de plusieurs milliers d’années, — mystérieuse musique de tambours et de flûtes, — et des chants dans une langue qui n’est plus parlée ; tandis que les miko, les chéries des dieux, prendraient l’équilibre et la pose devant moi : —

. . . « De qui sont-elles ces vierges, — les vierges qui se dressent comme des fleurs devant la Divinité ? Elles sont les vierges de l’auguste Divinité.

« L’auguste musique, les danses des vierges, — la Divinité prendra plaisir à l’entendre, la Divinité se réjouira de les voir.

« Devant le grand Dieu illustre les vierges dansent, — les vierges, toutes comme des fleurs nouvellement écloses. » . . .

 

Des ex-voto de toutes sortes, on me donnerait : lanternes peintes de papier portant mon nom sacré, et serviettes de diverses couleurs imprimées au nombre des années du donneur, et dessins commémorant l’exaucement des prières pour la guérison de la maladie, le sauvetage des navires, l’extinction du feu, la naissance des fils.

Mes Karashishi aussi, mes lions gardiens, seraient honorés. Je verrais mes pèlerins lier des sandales de paille à leur cou et à leurs pattes, avec une prière au Karashishi-Sama pour avoir de la force au pied.

Je verrais de la mousse fine, comme une fourrure d’émeraude, pousser lentement, lentement, sur le dos de ces lions ; — je verrais la germination des lichens sur leurs flancs et sur leurs épaules, en mouchetures d’argent, en plaques d’or ; — je surveillerais, durant quantité de générations, l’enfoncement latéral progressif de leurs piédestaux sapés par le gel et la pluie, jusqu’à ce que mes lions finissent par perdre leur équilibre, et tombent, et brisent leurs colliers de mousse. Après quoi, les gens me donneraient de nouveaux lions d’une autre forme, — lions de granit ou de bronze, aux dents dorées et aux yeux dorés, et aux queues comme un supplice du feu.

Entre les troncs des cèdres et des pins, entre les colonnes jointes des bambous, j’observerais, saison après saison, les changements des couleurs de la vallée : la chute de la neige d’hiver et la chute de la neige des fleurs de cerisier ; l’expansion lilas de la miyakobana ; le jaune éclatant des Natané ; l’azur reflété dans les terrains inondés, — terrains pointillés par les chapeaux en forme de lune du peuple dur au labeur qui m’aimerait ; et enfin le pur et tendre vert du riz qui pousse.

Les oiseaux muku et l’uguisu empliraient les ombres de mon bosquet des modulations et des gazouillis de leur mélodie ; — les « insectes-clochettes » [suzumushi], les grillons, et les sept merveilleuses cigales d’été feraient frissonner tout le bois de ma maison de fantôme de leur musicales tempêtes. Bientôt j’entrerais, comme une extase, dans leurs vies minuscules, pour hâter la joie de leur clameur, pour magnifier la sonorité de leur chant.

 

Mais je ne pourrai jamais devenir dieu, — car c’est le dix-neuvième siècle ; et personne ne peut vraiment connaître la nature des sensations d’un dieu — à moins qu’il n’y ait des dieux charnels. Y en a-t-il ? Peut-être — dans des districts très retirés — un ou deux. Il y a eu des dieux vivants.

Anciennement tout homme qui faisait quelque chose d’extraordinairement grand ou bon ou sage ou courageux pouvait être déclaré dieu après sa mort, si humble qu’ait été sa condition dans la vie. De même, de bonnes personnes qui avaient subi une grande cruauté et une grande injustice pouvaient être apothéosées ; et l’inclination populaire survit encore d’accorder un honneur posthume et d’adresser des prières aux esprits de ceux qui meurent de morts volontaires dans des circonstances particulières, — aux âmes des amants malheureux, par exemple. (Il est probable que les vieilles coutumes qui induisaient cette tendance avaient leur origine dans la volonté d’apaiser l’esprit contrarié, quoique l’on semble considérer aujourd’hui que l’expérience d’une grande souffrance élève son possesseur à la condition divine ; — et il n’y aurait pas la moindre folie dans une telle pensée.) Mais il y a eu des déifications encore plus remarquables. Certaines personnes, alors qu’elles étaient encore en vie, ont été honorées par la construction de temples dédiés à leurs esprits, et ont été traitées comme des dieux ; non pas, de fait, comme des dieux nationaux, mais comme des divinités mineures, — divinités tutélaires, peut-être, ou dieux de village. Il y a eu, par exemple, Hamaguchi Gohei, un agriculteur de la région d’Arita dans la province de Kishu, qui a été fait dieu avant sa mort. Et je pense qu’il le méritait.

 

II

Avant de raconter l’histoire de Hamaguchi Gohei, je dois dire quelques mots de certaines lois — ou, pour parler plus justement, de coutumes ayant toute la force de lois — par lesquelles de nombreuses communautés villageoises ont été régies dans les temps d’avant Meiji. Ces coutumes se fondaient sur l’expérience sociale des âges ; et si elles différaient sur des détails mineurs selon la province ou le district, leur signification principale était à peu près partout la même. Certaines étaient éthiques, d’autres industrielles, d’autres religieuses ; et elles géraient toutes les questions, — même le comportement individuel. Elles ont préservé la paix, et imposé l’entraide et la bienveillance mutuelle. Parfois, il pouvait y avoir de sérieuses luttes entre les différents villages, — de petites guerres paysannes pour des questions d’approvisionnement en eau ou de frontières ; mais des querelles entre les hommes de la même communauté ne pouvaient être tolérées à l’ère de la vendetta, et le village entier aurait réprouvé tout trouble inutile de la paix intérieure. Dans une certaine mesure, cet état de choses existe encore dans les provinces les plus anciennes : les gens savent comment vivre sans se disputer, pour ne pas dire se battre. Où que ce soit, en règle générale, les Japonais ne se battent que pour tuer ; et quand un homme qui n’est pas ivre va jusqu’à porter un coup, il rejette pratiquement la protection de la communauté, et prend sa vie dans ses propres mains avec toute probabilité de la perdre.

Le comportement privé de l’autre sexe a été réglementé par certaines obligations remarquables entièrement étrangères aux codes écrits. Une paysanne, avant le mariage, jouissait d’une liberté beaucoup plus grande que celle permise aux filles de la ville. On pouvait lui connaître un amant ; et à moins que ses parents ne s’y soient très fortement opposés, elle n’encourait aucun blâme : on y voyait une union honnête, — honnête, au moins, quant à l’intention. Mais lorsqu’elle avait fait son choix, la jeune fille était liée par ce choix. Si l’on avait découvert qu’elle rencontrait secrètement un autre admirateur, on l’aurait déshabillée, en ne lui accordant qu’une feuille de shuro pour tablier, et on l’aurait conduite par moquerie à travers toutes les rues et ruelles du village. Pendant cette disgrâce publique de leur fille, les parents de la jeune fille n’osaient pas montrer leur visage à l’extérieur, ils étaient censés partager sa honte, et ils devaient rester chez eux, tous volets fermés. Ensuite la jeune fille était condamnée au bannissement pour cinq ans. Mais à la fin de cette période, on considérait qu’elle avait expié sa faute, et elle pouvait retourner chez elle avec la certitude qu’on lui épargnerait d’autres reproches.

L’obligation d’entraide en temps de calamité ou de danger était la plus impérieuse de toutes les obligations communales. En cas d’incendie, en particulier, tout le monde était tenu d’apporter une aide immédiate au mieux de sa capacité. Même les enfants n’étaient pas exemptés de ce devoir. Dans les villes, petites et grandes, bien sûr, les choses étaient organisées différemment, mais dans un petit village de campagne, le devoir universel était très clair et très simple, et sa négligence aurait été considérée comme impardonnable.

Un fait curieux, c’est que cette obligation d’entraide s’étendait aux questions religieuses : on attendait que tout le monde invoque l’aide des dieux pour les malades et les malheureux, chaque fois qu’on le demandait. Par exemple, on pouvait ordonner au village de faire un Sendo-mairi [2] au nom d’une personne gravement malade. À de telles occasions, le Kumi-chô (chaque Kumi-Chô était responsable de la conduite de cinq familles ou plus) courait de maison en maison en criant : « Untel ou untel est très malade : veuillez tous vous dépêcher de faire un Sendo-mairi !. Là-dessus, bien qu’occupée à cette heure, chaque âme du village était censée se hâter vers le temple, — en prenant soin de ne pas trébucher ou tomber en chemin, car on croyait qu’un seul faux-pas au cours de l’exécution d’un Sendo-mairi annonçait un malheur pour le malade. . . .

 

III

Maintenant, à propos de Hamaguchi.

De temps immémorial, les côtes du Japon ont été balayées, à intervalles irréguliers de siècles, par d’énormes raz de marée, — des raz de marée provoqués par les tremblements de terre ou par l’activité volcanique sous-marine. Ces horribles montées soudaines de la mer sont appelées tsunami par les Japonais. Le dernier s’est produit le soir du 17 Juin 1896, quand une vague longue de près de deux cent miles a frappé les provinces septentrionales de Miyagi, Iwate, et Aomori, dévastant des dizaines de villes et de villages, ruinant des districts entiers et détruisant près de trente mille vies humaines. L’histoire de Hamaguchi Gohei est l’histoire d’une semblable calamité qui s’est produite longtemps avant l’ère de Meiji, sur une autre partie de la côte japonaise.

C’était un vieil homme au moment de l’événement qui le rendit célèbre. Il était le résident le plus influent du village auquel il appartenait : il avait été pendant de nombreuses années son muraosa, ou chef de village ; et il n’était pas moins aimé que respecté. Les gens l’appelaient habituellement Ojiisan, ce qui veut dire Grand-père ; mais, étant le plus riche membre de la communauté, il était parfois officiellement désigné comme le Chôja. Il avait l’habitude de conseiller les petits agriculteurs sur leurs intérêts, d’arbitrer leurs différends, de leur avancer de l’argent au besoin, et d’écouler leur riz pour leur compte aux meilleures conditions possibles.

La grande ferme au toit de chaume de Hamaguchi se trouvait au bord d’un petit plateau surplombant une baie. Le plateau, principalement consacré à la culture du riz, était cerné sur trois côtés par des sommets densément boisés. De son côté externe, la terre descendait en formant une énorme concavité verte, comme si on l’avait creusée, jusqu’au bord de l’eau ; et toute cette pente, longue d’environ trois quarts de mile, était si étagée de terrasses qu’on aurait dit, vue du large, une volée d’énormes marches vertes, divisée au centre par un étroit zigzag blanc — le tracé d’une route de montagne. Quatre-vingt dix maisons de chaume et un temple Shintô, composant le village proprement dit, étaient disposées le long de la courbe de la baie ; et d’autres maisons éparses s’élevaient sur la pente à une certaine distance de chaque côté de l’étroite route menant au domicile du Chôja.

Un soir d’automne Hamaguchi Gohei regardait du haut du balcon de sa maison les préparatifs des festivités dans le village en-dessous. Il y avait eu une excellente récolte de riz, et les paysans allaient la célébrer par une danse dans la cour de l’ujigami. [3] Le vieil homme voyait les bannières (nobori) de la fête flotter au-dessus des toits de l’unique rue, les cordons des lanternes en papier festonnés entre les poteaux de bambou, les décorations du temple, et les couleurs vives des rassemblements de jeunes gens. Il n’avait personne d’autre avec lui ce soir-là que son petit-fils, un garçon de dix ans ; le reste de la maisonnée étant allé de bonne heure au village. Il les aurait accompagnés s’il ne s’était pas senti moins fort que d’habitude.

La journée avait été accablante ; et en dépit d’une brise naissante il y avait encore dans l’air cette sorte de chaleur lourde qui, selon l’expérience des paysans japonais, précède à certaines saisons un tremblement de terre. Et un tremblement de terre est survenu à l’instant. Il n’était pas assez fort pour effrayer quiconque ; mais Hamaguchi, qui avait ressenti des centaines de chocs en son temps, le trouva étrange, — un mouvement long, lent, spongieux. Ce n’était sans doute que l’après-secousse de quelque immense activité sismique très éloignée. La maison craqua et se balança doucement plusieurs fois ; puis tout redevint tranquille.

Alors que cessait le tremblement, le vieux regard perçant de Hamaguchi était tourné avec inquiétude vers le village. Il arrive souvent que l’attention d’une personne regardant fixement un endroit ou un objet particuliers est soudain détournée par la sensation de quelque chose qu’elle n’a pas du tout conscience de voir, — par rien de plus qu’un vague sentiment de la présence d’une chose insolite dans le sombre cercle extérieur de la perception inconsciente qui se trouve au-delà du champ de la vision claire. Ainsi, il arriva par hasard que Hamaguchi prit conscience de quelque chose d’inhabituel au large. Il se leva sur ses pieds, et regarda la mer. Elle s’était tout à coup assombrie, et elle se comportait étrangement. Elle semblait se diriger à contre-vent. Elle s’éloignait de la terre à toute vitesse.

En très peu de temps, tout le village avait remarqué le phénomène. Apparemment personne n’avait ressenti le précédent mouvement du sol, mais tous étaient visiblement surpris par le mouvement de l’eau. Ils couraient à la plage, et même au-delà de la plage, pour le regarder.

Aucun reflux de ce type n’avait été observé sur cette côte de mémoire d’homme. Des choses jamais vues auparavant faisaient leur apparition ; d’inhabituels espaces de sable strié et des étendues de rochers couverts d’algues étaient laissés à nu juste sous les yeux de Hamaguchi. Et personne en bas ne semblait deviner le sens de ce reflux monstrueux.

Hamaguchi Gohei lui-même n’avait jamais vu une telle chose auparavant ; mais il se souvenait de choses que lui avaient contées dans son enfance le père de son père, et il connaissait toutes les traditions de la côte. Il comprenait ce que la mer s’apprêtait à faire. Peut-être pensa-t-il au temps nécessaire pour envoyer un message au village, ou pour que les prêtres du temple bouddhiste de la colline fassent sonner leur grosse cloche. . . . Mais il faudrait beaucoup plus de temps pour dire ce qu’il aurait pu penser qu’il ne lui en fallut pour penser. Il a simplement demandé à son petit-fils : —

« Tada ! — Vite, — très vite ! . . . Allume-moi une torche ».

Des taimatsu, ou torches de pin, sont conservées dans de nombreuses habitations de la côte pour servir lors des nuits de tempête, ainsi qu’en certaines fêtes Shintô. L’enfant alluma aussitôt une torche ; et le vieil homme se précipita avec elle dans les champs, où des centaines de piles de riz, représentant la plus grande partie de son capital investi, se trouvaient en attente de transport. Arrivant à celles qui étaient les plus proches du bord de la pente, il commença à leur appliquer le flambeau, — se hâtant de l’une à l’autre aussi vite que ses membres âgés pouvaient le porter. Les tiges séchées au soleil prirent comme de l’amadou ; la brise de la mer qui se renforçait soufflait vers l’intérieur du brasier ; et bientôt, rangée après rangée, les piles s’enflammèrent, envoyant vers le ciel des colonnes de fumée qui s’unissaient et se mêlaient en un énorme tourbillon nuageux. Tada, stupéfait et terrifié, courut derrière son grand-père, en criant : —

« Ojiisan ! Pourquoi ? Ojiisan ! Pourquoi ? — Pourquoi ? »

Mais Hamaguchi ne répondit pas : il n’avait pas le temps d’expliquer ; il ne pensait qu’aux quatre cents vies en péril. Pendant un instant, l’enfant regarda d’un air affolé le riz en feu ; puis il fondit en larmes, et courut vers la maison, sûr que son grand-père était devenu fou. Hamaguchi continua d’incendier pile après pile, jusqu’à ce qu’il eût atteint les limites de son champ ; puis il jeta sa torche, et attendit. L’acolyte du temple de la colline, remarquant l’incendie, mit en branle la grande cloche ; et les gens répondirent au double appel. Hamaguchi les regarda se précipiter depuis les sables et par la plage et en montant depuis le village, comme un grouillement de fourmis, et, à ses yeux inquiets, à peine plus vite ; car les instants lui semblaient terriblement longs. Le soleil se couchait ; le lit ridé de la baie, et une vaste étendue jaune mouchetée au-delà, gisaient nus sous la dernière lueur orange ; et la mer continuait de fuir vers l’horizon.

En vérité, cependant, Hamaguchi n’eut pas à attendre très longtemps avant que la première partie du secours n’arrive, — une vingtaine de jeunes paysans agiles, qui voulurent aussitôt attaquer le feu. Mais le Chôja, étendant ses deux bras, les arrêta.

« Laissez brûler, les gars ! » commanda-t-il, « laissez ! Je veux tout le mura ici. Il y a un grand danger, — taihen da ! »

Le village entier arrivait ; et Hamaguchi les comptait. Tous les jeunes hommes et les garçons furent rapidement sur place, et plus qu’un petit nombre des femmes et des filles les plus actives ; puis vinrent la plupart des gens âgés, et les mères avec leurs bébés sur le dos, et même les enfants, — car les enfants pouvaient aider à traverser l’eau ; et l’on voyait bien les anciens, trop faibles pour suivre la première ruée, en train de gravir la pente raide. La multitude croissante, ne sachant toujours rien, regardait tour à tour, dans un douloureux ébahissement, les champs brûler et le visage impassible de leur Chôja. Et le soleil se coucha.

« Grand-père est fou, — j’ai peur de lui ! » sanglotait Tada, en réponse à quelques questions. « Il est fou. Il a mis exprès le feu au riz : je l’ai vu faire ! »

« En ce qui concerne le riz », s’écria Hamaguchi, « l’enfant dit la vérité. J’ai mis le feu au riz. . . . Est-ce que tout le monde est ici ? »

Les kumi-chô et les chefs de familles regardèrent autour d’eux, et en en bas de la colline, et firent cette réponse : « Tout le monde est ici, ou le sera bientôt. . . . Nous ne comprenons pas ce qui se passe ».

« Kita ! » cria le vieil homme à pleins poumons, en pointant le large. « Dites-moi maintenant si je suis fou ! »

À travers le crépuscule, tous regardèrent vers l’est, et ils virent au bord de l’horizon assombri une longue, mince, vague ligne pareille à l’ombre d’une côte là où il n’y avait jamais de côte, — une ligne qui s’épaississait sous leurs yeux, qui s’élargissait comme s’élargit la ligne de côte aux yeux de qui s’en approche, mais incomparablement plus vite. Car cette longue obscurité était la mer de retour, imposante comme une falaise, et courant plus vite que ne vole un milan.

« Un tsunami ! » crièrent les gens ; et alors tous les cris et tous les sons et tout le pouvoir d’entendre les sons furent annihilés par un choc sans nom, plus violent que la foudre, quand la houle colossale frappa la terre avec un puissance qui propagea une secousse à travers les collines, et avec une rafale d’écume pareille à un embrasement d’éclair en nappes. Alors, pendant une instant rien d’autre ne fut visible qu’une tempête d’embruns se ruant sur la pente comme un nuage ; et les gens se jettèrent en arrière paniqués par sa seule menace. Quand ils regardèrent à nouveau, ils virent une horrible mer blanche se déchaîner sur le lieu de leurs habitations. Elle se retira en rugissant, arrachant les entrailles de la terre. Deux fois, trois fois, cinq fois la mer frappa et reflua, mais à chaque fois son élan s’affaiblissait : puis elle revint à son ancien lit et y resta, — toujours démontée, comme après un typhon.

Sur le plateau pendant un certain temps aucun mot ne fut prononcé. Tous regardaient en silence la désolation en dessous, — l’horreur des rochers lancés avec violence et de la falaise déchirée et nue, la confusion du goémon remonté des profondeurs de la mer et des galets projetés sur le site vide des habitations et du temple. Le village n’était plus ; la plus grande partie des champs n’était plus ; même les terrasses avaient cessé d’exister ; et de toutes les maisons qui avaient été autour de la baie, il ne restait rien de reconnaissable à l’exception de deux toits de paille s’agitant follement au large. La terreur d’avoir échappé à la mort qui s’ensuivit et la stupéfaction due à la perte générale garda toutes les lèvres muettes, jusqu’à ce que la voix de Hamaguchi se fasse entendre à nouveau, observant doucement, —

« Voilà pourquoi j’ai mis le feu au riz. »

Lui, leur Chôja, se tenait maintenant parmi eux presque aussi pauvre que les plus pauvres, car sa richesse s’en était allée — mais il avait sauvé quatre cents vies par ce sacrifice. Le petit Tada courut à lui et lui prit la main, et demanda pardon pour avoir dit de vilaines choses. Là-dessus, les gens prirent conscience des raisons pour lesquelles ils étaient vivants, et ils commencèrent à s’émerveiller de la simple prévoyance désintéressée qui les avait sauvés ; et les chefs se prosternèrent dans la poussière devant Hamaguchi Gohei, et les gens derrière eux.

Puis le vieil homme pleura un peu, en partie parce qu’il était heureux, et en partie parce qu’il était vieux et faible et qu’il avait été durement éprouvé.

« Ma maison est toujours là », dit-il, dès qu’il put trouver ses mots, caressant machinalement les joues brunes de Tada ; « et il y a de la place pour beaucoup. Le temple de la colline est toujours debout lui aussi ; et il y a là un abri pour les autres ».

Puis il prit le chemin de sa maison ; et les gens pleuraient et criaient.

 

La période de détresse fut longue, parce qu’en ces jours-là il n’existait aucun moyen de communication rapide entre les districts, et l’aide nécessaire dut être acheminée de très loin. Mais lorsque vinrent des temps meilleurs, les gens n’oublièrent pas leur dette envers Hamaguchi Gohei. Ils ne pouvaient pas le rendre riche ; il n’aurait pas non plus souffert qu’ils le fassent, même si cela avait été possible. En outre, les dons n’auraient jamais suffi à exprimer le profond respect qu’ils éprouvaient envers lui ; car ils croyaient que l’esprit qui était en lui était divin. Donc, ils l’ont proclamé dieu, et par la suite ils l’appelèrent Hamaguchi DAIMYÔJIN, pensant qu’ils ne sauraient lui faire plus grand honneur ; — et vraiment en aucun pays plus grand honneur ne saurait être accordé à l’homme mortel. Et quand ils reconstruisirent le village, ils bâtirent un temple à son esprit, et fixèrent au-dessus de sa façade une tablette où son nom était écrit en lettres chinoises d’or ; et ils le vénérèrent là-bas, avec des prières et des offrandes. Ce qu’il pensait de tout cela, je ne peux pas le dire ; — je sais seulement qu’il a continué de vivre dans sa vieille maison de chaume sur la colline, avec ses enfants et les enfants de ses enfants, tout aussi humainement et simplement qu’avant, tandis que son âme était adorée en bas dans le sanctuaire. Il est mort depuis cent ans et plus ; mais son temple, me dit-on, est toujours debout, et les gens prient encore l’esprit du bon vieux fermier de les aider en temps de peur ou de trouble.

 

. . . . . . . . .

 

J’ai prié un philosophe japonais et ami de m’expliquer comment les paysans pouvaient rationnellement imaginer l’esprit de Hamaguchi dans un lieu tandis que son corps vivant était dans un autre. Je lui ai aussi demandé si c’était seulement l’une de ses âmes qu’ils avaient adorée pendant sa vie, et s’ils avaient imaginé que cette âme particulière s’était détachée du reste pour recevoir hommage.

« Les paysans », répondit mon ami, « considèrent l’esprit ou l’âme d’une personne comme quelque chose qui, même pendant sa vie, peut être en de nombreux endroits au même instant. . . . Une telle idée est, bien entendu, tout à fait différente des idées occidentales sur l’âme ».

« Rien de plus rationnel ? » ai-je malicieusement demandé.

« Eh bien », répondit-il avec un sourire bouddhiste, « si nous acceptons la doctrine de l’unité de tout esprit, l’idée du paysan japonais semblerait contenir au moins quelque ombre de vérité. Je ne pourrais en dire autant de vos notions occidentales sur l’âme ».


[1] Habituellement du hinoki (Chamæcyparis obtusa).

[2] Effectuer un Sendo-mairi signifie faire un millier de visites à un temple, et répéter mille invocations à la divinité. Mais il est seulement jugé nécessaire de se rendre de la porte ou du torii de la cour du temple jusqu’au lieu de prière et d’en revenir, un millier de fois, en répétant l’invocation à chaque fois ; et la tâche peut être répartie entre un nombre quelconque de personnes, — dix visites par cent personnes, par exemple, étant tout aussi efficaces que mille visites par une seule personne.

[3] Temple Shintô de la paroisse.


happy   dans   Nippon    Mardi 1 Septembre 2009, 07:55

 



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