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189 Haru
Lafcadio Hearn

Source : Project Gutenberg
Traduction : Happy


Lafcadio Hearn (Koizumi Yakumo 小泉八雲)
(1850-1904)

KOKORO
Évocations et Échos de la Vie Intérieure Japonaise (1896)
(Hints and Echoes of Japanese Inner Life)

The papers composing this volume treat of the inner rather than of the outer life of Japan, — for which reason they have been grouped under the title Kokoro (heart). Written with the above character, this word signifies also mind, in the emotional sense ; spirit ; courage ; resolve ; sentiment ; affection ; and inner meaning, — just as we say in English, « the heart of things. »

KOBÉ, September 15, 1895


Les documents qui composent ce volume traitent de la vie intérieure plutôt qu’extérieure du Japon, — raison pour laquelle ils ont été regroupés sous le titre Kokoro (le cœur). Écrit avec le caractère ci-dessus, ce mot signifie aussi l’esprit, au sens émotionnel ; l’humeur ; le courage ; la détermination ; le sentiment ; l’affection ; et le sens intérieur, — exactement comme on dit en français, « le cœur des choses. »

KOBÉ, 15 septembre 1895

 

Haru

 

HARU a été élevée, principalement à demeure, selon cette ancienne mode qui a produit l’un des types de femme les plus doux que le monde ait jamais vu. Cette éducation domestique cultivait la simplicité du cœur, la grâce naturelle des manières, l’obéissance et l’amour du devoir comme ils n’ont jamais été cultivés qu’au Japon. Son produit moral était quelque chose de trop doux et de trop beau pour tout autre que l’ancienne société japonaise : ce n’était pas la préparation la plus judicieuse à la vie beaucoup plus dure de la nouvelle génération, — dans laquelle elle survit encore. La jeune fille raffinée était conditionnée pour être théoriquement à la merci de son mari. On lui enseignait à ne jamais montrer de jalousie, de peine ou de colère, — même dans les circonstances qui les commandaient toutes les trois ; on attendait qu’elle triomphe des défauts de son seigneur par la pure douceur. En bref, on lui demandait d’être quasiment surhumaine, — de réaliser, au moins en apparence, l’idéal du désintéressement parfait. Et ceci, elle pouvait le faire avec un mari de son rang, délicat dans le discernement, — capable de deviner ses sentiments, et de ne jamais les blesser.

Haru venait d’une bien meilleure famille que son mari ; et elle était un peu trop bonne pour lui, parce qu’il ne pouvait pas vraiment la comprendre. Ils avaient été mariés très jeunes, avaient été pauvres au début, puis ils avaient acquis peu à peu plus d’aisance, parce que le mari de Haru était un homme d’affaires habile. Parfois, elle pensait qu’il l’avait le plus aimée quand ils avaient moins d’aises ; et une femme se trompe rarement sur ces questions.

Elle lui faisait toujours tous ses vêtements ; et lui, il louait ses travaux d’aiguille. Elle veillait sur ses besoins, l’aidait à s’habiller et se déshabiller, faisait tout pour qu’il se sente à l’aise dans leur jolie maison, lui faisait de charmants adieux quand il se rendait à ses affaires le matin, et l’accueillait à son retour ; elle recevait ses amis d’exquise manière ; elle gérait son ménage avec une merveilleuse économie, et demandait rarement des faveurs coûteuses. En fait, elle n’avait guère besoin de telles faveurs ; car il ne manquait jamais de générosité, et qu’il aimait la voir élégamment habillée, — ressemblant à un papillon d’argent enveloppé dans les replis de ses propres ailes, — et l’emmener dans les théâtres et autres lieux de divertissement. Elle l’accompagnait dans les lieux de villégiature réputés pour la floraison des cerisiers au printemps, ou le pailletement des lucioles les nuits d’été, ou l’empourprement des érables en automne. Et parfois ils passaient une journée ensemble à Maiko, au bord de mer, où les pins semblent se balancer comme des danseuses ; ou un après-midi à Kiyomidzu, dans le vieux, vieux pavillon d’été, où tout est comme un rêve d’il y a cinq cents ans, — et où il y a un grand ombrage de hautes futaies, et le chant de l’eau qui s’échappe claire et froide des cavernes, et toujours la plainte de flûtes invisibles, doucement soufflée sur l’antique voie, — un ton caressant qui mêle la paix et la tristesse, de même que la lumière dorée bleuit en fonçant au-dessus d’un soleil mourant.

Sauf pour ces petits plaisirs et excursions, Haru sortait rarement. Ses seuls parents vivants, et ceux de son mari aussi, vivaient au loin dans d’autres provinces, et elle avait peu de visites à faire. Elle aimait être à la maison, arranger les fleurs pour les alcôves ou pour les dieux, décorer les pièces, et nourrir les poissons rouges apprivoisés de l’étang du jardin, qui levaient leurs têtes en la voyant venir.

Aucun enfant n’avait encore apporté de joie ou de douleur nouvelle dans sa vie. Elle avait l’air, en dépit de sa coiffure d’épouse, d’une très jeune fille ; et elle était toujours simple comme une enfant, — malgré cette aptitude à gérer les petites choses que son mari admirait au point de consentir souvent à lui demander conseil pour de grandes choses. Peut-être qu’alors le cœur jugeait pour lui mieux que la jolie tête ; mais, intuitifs ou non, jamais ses conseils ne se révélèrent mauvais. Elle fut assez heureuse avec lui pendant cinq ans, — période pendant laquelle il se montra aussi prévenant que pouvait bien l’être n’importe quel jeune marchand japonais envers une épouse d’un caractère plus fin que le sien.

Puis, sa façon d’être devint froide tout à coup, — si brusquement qu’elle sentit avec certitude que la raison n’en était pas ce qu’une épouse sans enfant pouvait avoir à craindre. Incapable d’en découvrir la véritable cause, elle essayait de se persuader qu’elle avait fait preuve de négligence dans ses devoirs ; elle examina sa conscience innocente pour rien ; et elle fit beaucoup, beaucoup d’efforts pour lui plaire. Mais il resta indifférent. Il ne lui tenait pas de propos désobligeants, — bien qu’elle sentît derrière son silence son envie refoulée de les exprimer. Un Japonais de la meilleure classe n’est pas très enclin à se montrer désagréable envers son épouse par des mots. Cela est considéré vulgaire et brutal. L’homme instruit normalement disposé répondra même aux reproches d’une épouse par des phrases aimables. La politesse ordinaire, selon le code japonais, exige cette attitude de tout homme viril ; d’ailleurs, c’est la seule attitude prudente. Une femme raffinée et sensible ne souffrira pas longtemps qu’on la traite avec grossièreté ; une femme impulsive peut même se tuer à cause de choses dites dans un moment de passion, et un tel suicide déshonore le mari pour le reste de sa vie. Mais il y a de patientes cruautés pires que les mots, et plus prudentes, — la négligence ou l’indifférence, par exemple, d’une sorte qui suscite la jalousie. En effet, une épouse japonaise a été éduquée pour ne jamais manifester sa jalousie ; mais le sentiment est plus ancien que toute éducation, — vieux comme l’amour, et susceptible de vivre aussi longtemps. Sous son masque impassible l’épouse japonaise éprouve les mêmes sentiments que sa sœur de l’Ouest, — tout comme cette sœur qui prie et prie, tout en faisant les délices de quelque assemblée de soirée par sa beauté et son élégance, pour que vienne l’heure qui la laissera libre de soulager seule sa douleur.

Haru avait un motif de jalousie ; mais elle était trop enfant pour en deviner d’emblée la cause ; et ses serviteurs l’aimaient trop pour la lui suggérer. Son mari avait accoutumé de passer ses soirées en sa compagnie, soit à la maison ou ailleurs. Mais maintenant, soir après soir, il sortait seul. La première fois il avait prétexté quelques affaires à traiter ; par la suite, il n’invoqua plus rien, et ne lui dit même pas quand il comptait rentrer. Les derniers temps, aussi, il l’avait traitée avec une insolence muette. Il avait changé, — « comme s’il y avait un lutin dans son cœur » disaient les serviteurs. En fait, il avait été pris dans un piège qu’on lui avait habilement tendu. Le chuchotement d’une geisha avait engourdi sa volonté ; un sourire aveugla ses yeux. Elle était bien moins jolie que sa femme ; mais elle était très habile dans l’art de tisser ses toiles, — des toiles d’illusion sensuelle où se prennent les hommes faibles ; et qui toujours les enserrent de plus en plus jusqu’à l’heure finale de la dérision et de la ruine. Haru ne le savait pas. Elle ne soupçonna rien de mal avant que l’étrange conduite de son mari ne fût devenue habituelle, — et encore, uniquement parce qu’elle découvrit que l’argent passait dans des mains inconnues. Il ne lui a jamais dit où il occupait ses soirées. Et elle n’osait le lui demander, de peur qu’il ne la croit jalouse. Au lieu d’exposer ses sentiments par des mots, elle le traitait avec une douceur telle qu’un mari plus intelligent aurait tout deviné. Mais, sauf en affaires, il était borné. Il continuait de passer ses soirées au loin ; et à mesure que sa conscience s’affaiblissait, ses absences se prolongeaient. Haru avait appris qu’une bonne épouse devait toujours veiller la nuit à attendre le retour de son seigneur ; et, ce faisant, elle souffrit de nervosité, et des états fébriles qui accompagnent l’insomnie, et de la solitude de l’attente après que les serviteurs, aimablement congédiés à l’heure habituelle, l’eurent laissée à ses pensées. Une seule fois, de retour très tard, son mari lui a dit : « Je regrette que vous ayez dû veiller si tard pour moi ; n’attendez plus comme ça ! » Alors, craignant qu’il ait vraiment pu se trouver peiné par sa faute, elle a ri doucement, et dit : « Je n’avais pas sommeil, et je ne suis pas fatiguée ; veuillez s’il vous plaît ne pas vous soucier de moi. » Donc, il a cessé de se soucier d’elle, — heureux de la prendre au mot ; et peu après il est resté dehors une nuit entière. La nuit suivante, il a fait de même, et une troisième nuit. Après cette troisième nuit d’absence, il n’a même pas daigné rentrer pour le repas du matin ; et Haru a su que l’heure était venue où son devoir d’épouse l’obligeait à parler.

Elle l’a attendu pendant toutes les heures de la matinée, craignant pour lui, craignant pour elle aussi ; consciente enfin du tort par lequel le cœur d’une femme peut être le plus profondément blessé. Ses fidèles serviteurs lui avaient dit quelque chose ; le reste, elle a pu le deviner. Elle était très malade, et ne le savait pas. Elle savait seulement qu’elle était en colère — égoïstement en colère, à cause de la douleur reçue, une douleur cruelle, éprouvante, qui rend malade. Midi est venu alors qu’assise elle pensait comment qu’elle pourrait dire moins égoïstement ce qu’elle avait maintenant le devoir de dire, — les premières paroles de reproche qui auraient jamais passé ses lèvres. Puis, son cœur a bondi sous un choc qui a rendu tout flou et flottant devant ses yeux dans un tourbillon de vertiges, — parce qu’il y a eu un bruit de roues de voiture et la voix d’un serviteur qui criait : « Voici votre Honorable retour ! »

Elle a lutté pour aller l’accueillir à l’entrée, tout son corps gracile était secoué par la fièvre et la douleur, et la terreur de trahir cette douleur. Et l’homme a été surpris, car au lieu de le saluer avec le sourire habituel, elle l’a saisi par sa robe de soie à la poitrine, d’une petite main tremblante, — et l’a regardé en face avec des yeux qui semblaient chercher quelque parcelle d’âme, — et elle a essayé de parler, mais n’a pu prononcer que le seul mot, « Anata ? » [1] Presque au même moment, sa faible étreinte s’est desserrée, ses yeux se sont fermés avec un étrange sourire ; et avant même qu’il ait pu tendre ses bras pour la soutenir, elle est tombée. Il a cherché à la soulever. Mais quelque chose de la délicate vie avait cassé. Elle était morte.

Il y eut des étonnements, bien sûr, et des larmes, et d’inutiles appels de son nom, et beaucoup de courses pour chercher des médecins. Mais elle gisait blanche et tranquille et belle, toute la douleur et la colère avaient quitté son visage, et elle souriait comme au jour de ses noces.

Deux médecins sont venus de l’hôpital public, — des chirurgiens militaires japonais. Ils ont posé des questions directes et dures, — des questions qui ont fendu et mis à nu le moi de l’homme jusqu’au tréfonds. Puis ils lui ont dit la vérité froide et tranchante comme une lame d’acier, — et ils l’ont laissé avec sa morte.

 

Les gens s’étonnèrent qu’il ne se soit pas fait prêtre, — une bonne preuve que sa conscience avait été éveillée. Le jour, il s’assied parmi ses balles de soies de Kyôto et d’articles brochés d’Ôsaka, — sérieux et silencieux. Ses commis le tiennent pour un bon maître ; il ne parle jamais durement. Souvent, il travaille tard dans la nuit ; et il a changé de lieu d’habitation. Il y a des étrangers dans la jolie maison où vivait Haru ; et le propriétaire ne la visite jamais. Peut-être parce qu’il pourrait y voir une ombre gracile, arrangeant encore des fleurs, ou se penchant avec la grâce d’un iris au-dessus des poissons rouges de l’étang. Mais où qu’il se repose, dans les heures silencieuses il doit parfois voir la même présence muette près de son chevet, — cousant, lissant, semblant avec douceur rendre belles les robes qu’il ne revêtit jadis que pour la trahir. Et d’autres fois — dans les moments les plus actifs de sa vie active — la clameur de la grande boutique s’éteint ; les idéogrammes de son grand livre s’estompent et disparaissent ; et une petite voix plaintive, que les dieux refusent de faire taire, prononce dans la solitude de son cœur, comme une question, le seul mot — « Anata ? »


[1] « Toi ? »


happy   dans   Nippon    Mercredi 2 Septembre 2009, 08:31

 



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