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197 Japon, Un essai d’interprétation
Lafcadio Hearn

Source : Sacred Texts Archive
Traduction : Happy


Lafcadio Hearn (Koizumi Yakumo 小泉八雲)
(1850-1904)

Japon, Un essai d’interprétation (1904)
(Japan, An Attempt at Interpretation)

 

Difficultés

 

UN MILLIER de livres ont été écrits sur le Japon ; mais parmi ceux-ci, — si l’on met de côté les publications artistiques et les œuvres d’un caractère purement spécial, — les volumes réellement précieux ne se compteront qu’au nombre d’une vingtaine à peine. Ce fait est dû à l’immense difficulté de percevoir et de comprendre ce qui sous-tend la surface de la vie japonaise. Aucun ouvrage qui interprète pleinement cette vie, — aucun ouvrage qui représente le Japon au-dedans et au-dehors, historiquement et socialement, psychologiquement et éthiquement, — ne peut être écrit avant cinquante ans au moins. Le sujet est si vaste et si complexe que le travail solidaire d’une génération de chercheurs ne pourrait pas l’épuiser, et si difficile que le nombre de chercheurs désireux d’y consacrer leur temps doive toujours être faible. Même parmi les Japonais eux-mêmes, aucune connaissance scientifique de leur propre histoire n’est encore possible ; parce que les moyens d’obtenir ces connaissances n’ont pas encore été préparés, — même si des montagnes de matériaux ont été collectées. Le manque d’une bonne histoire sur un plan moderne n’est qu’un des nombreux manques décourageants. Les données pour l’étude de la sociologie sont encore inaccessibles à l’enquêteur occidental. Le premier état de la famille et du clan ; l’histoire de la différenciation des classes ; l’histoire de la différenciation de la loi politique d’avec la loi religieuse ; l’histoire des contraintes, et de leur influence sur les coutumes ; l’histoire des conditions de régulation et de coopération dans le développement de l’industrie ; l’histoire de l’éthique et l’esthétique, — tout cela et bien d’autres questions restent obscures.

Celui-ci de mes essais ne peut servir que dans une seule direction en tant que contribution à la connaissance occidentale du Japon. Mais cette direction n’est pas l’une des moins importantes. Jusqu’à présent le sujet de la religion japonaise a été principalement traité par les ennemis jurés de cette religion : par d’autres, il a été presque totalement ignoré. Pourtant, s’il continue d’être ignoré et mal représenté, aucune connaissance réelle du Japon n’est possible. Toute véritable compréhension de la situation sociale exige plus qu’une connaissance superficielle des conditions religieuses. Même l’histoire industrielle d’un peuple ne peut être comprise sans une certaine connaissance de ces traditions et coutumes religieuses qui régissent la vie industrielle durant les premiers stades de son développement. . . . Ou prenons le thème de l’art. L’art au Japon est si intimement associé à la religion que toute tentative de l’étudier sans une connaissance approfondie des croyances qu’il reflète ne serait qu’une pure et simple perte de temps. L’art : par ce mot je n’entends pas seulement la peinture et la sculpture, mais tout type de décoration, et la plupart des genres de représentation picturale, — l’image sur le cerf-volant d’un garçon ou la raquette d’une fille, non moins que le dessin sur un coffret laqué ou un vase émaillé, — les personnages sur la serviette d’un ouvrier non moins que le motif de la ceinture d’une princesse, — la forme du chien de papier ou le hochet en bois acheté pour un bébé, non moins que les formes de ces Ni-Ô colossaux qui gardent les portes d’entrée des temples bouddhistes. . . . Et assurément, aucune juste estimation de la littérature japonaise ne peut être faite avant qu’une étude de cette littérature n’ait été conduite par un savant, qui soit non seulement capable de comprendre les croyances japonaises, mais également capable de sympathiser avec elles dans au moins la même mesure que nos grands humanistes peuvent sympathiser avec la religion d’Euripide, de Pindare, et de Théocrite. Demandons-nous combien de la littérature anglaise ou française ou allemande ou italienne pourrait être pleinement compris sans la moindre connaissance des religions anciennes et modernes de l’Occident. Je ne me réfère pas aux créateurs distinctement religieux, — à des poètes comme Milton ou Dante, — mais seulement au fait que même l’une des pièces de Shakespeare doive rester incompréhensible à une personne ne connaissant rien, ni des croyances chrétiennes ni des croyances qui les ont précédées. La maîtrise réelle d’une langue européenne est impossible sans une connaissance de la religion européenne. La langue même des illettrés est pleine de significations religieuses : les proverbes et les expressions familières des pauvres, les chansons de la rue, le discours de l’atelier, — tous sont imprégnés de significations inimaginables par tout ignorant de la foi des gens. Personne ne le sait mieux qu’un homme qui a passé de nombreuses années à essayer d’enseigner l’anglais au Japon, à des élèves dont la foi est tout à fait différente de la nôtre, et dont l’éthique a été façonnée par une expérience sociale totalement différente.

 

Étrangeté et charme

LA MAJORITÉ des premières impressions du Japon enregistrées par les voyageurs sont des impressions agréables. En effet, il doit manquer quelque chose, ou y avoir quelque chose de très rude, dans une nature sur laquelle le Japon ne peut exercer aucun attirance émotive. L’attirance elle-même est l’indice d’un problème ; et ce problème est le caractère d’une race et de sa civilisation.

Mes propres premières impressions du Japon, — le Japon comme on le voit dans le soleil blanc d’une parfaite journée de printemps, — avaient sans doute beaucoup en commun avec l’ensemble de ces expériences. Je me rappelle surtout l’émerveillement et la joie de la vision. L’émerveillement et la joie n’ont jamais disparu : ils sont souvent ravivés pour moi, même aujourd’hui, par un hasard qui se produit, après quatorze ans de séjour. Mais la raison de ces sentiments est difficile à apprendre, — ou du moins à deviner ; car je ne peux pas encore prétendre en savoir beaucoup sur le Japon. . . . Il ya bien longtemps, le meilleur et le plus cher ami japonais que j’aie jamais eu m’a dit, un peu avant sa mort : « Lorsque vous vous rendrez compte, d’ici quatre ou cinq ans, que vous ne comprenez pas du tout les Japonais, alors vous commencerez à les connaître un peu ». Après avoir réalisé la vérité de la prédiction de mon ami, — après avoir découvert que je ne comprends pas du tout les Japonais, — je me sens mieux qualifié pour tenter cet essai.

 

Au premier abord, la singularité extérieure des choses au Japon produit (dans certains esprits, du moins) un frisson bizarre impossible à décrire, — un sentiment d’étrangeté qui nous vient seulement avec la perception du totalement inhabituel. Vous constaterez que vous passez à travers de drôles de petites rues pleines de petites gens bizarres, portant des robes et des sandales de formes extraordinaires ; et que vous pouvez à peine distinguer les sexes à vue. Les maisons sont construites et meublées d’une façon étrangère à toute votre expérience ; et vous êtes étonné de voir que vous ne pouvez pas concevoir l’utilisation ou la signification d’une multitude de choses à l’étalage des magasins. Denrées alimentaires d’origine inimaginable ; ustensiles de formes énigmatiques ; emblèmes incompréhensibles d’une croyance mystérieuse ; étranges masques et jouets qui commémorent les légendes des dieux ou des démons ; figures bizarres, aussi, des dieux eux-mêmes, avec des oreilles monstrueuses et des visages souriants, — tous cela vous pouvez l’apercevoir en flânant ; quoique vous deviez également remarquer les poteaux télégraphiques et les machines à écrire, les lampes électriques et les machines à coudre. Partout, sur les panneaux et les tentures, et sur le dos des gens qui passent, vous observerez de merveilleux caractères chinois ; et la magie de tous ces textes donne la tonalité dominante de ce spectacle.

Une plus ample connaissance de ce monde fantastique ne diminuera en rien le sentiment d’étrangeté provoqué par sa première vision. Vous allez bientôt constater que même les actes physiques des gens ne sont pas familiers, — que leur travail s’effectue à l’opposé des manières occidentales. Les outils ont des formes surprenantes, et sont manipulés avec de surprenantes méthodes : le forgeron s’accroupit à son enclume, brandissant un marteau tel qu’aucun forgeron occidental ne pourrait l’utiliser sans une longue pratique ; le charpentier tire, au lieu de pousser, son rabot et sa scie extraordinaires. Toujours le gauche est le bon côté et le côté droit le mauvais ; et les clés doivent être tournées, pour ouvrir ou fermer une serrure, dans ce que nous sommes habitués à penser le mauvais sens. M. Percival Lowell a fidèlement observé que les Japonais parlaient à rebours, lisaient à rebours, et écrivaient à rebours, — et que c’était là « seulement l’abc de leur contrariété ». Pour l’habitude d’écrire à rebours il y a évidemment des raisons évolutives ; et les exigences de la calligraphie japonaise expliquent suffisamment pourquoi l’artiste pousse son pinceau ou son crayon, au lieu de le tirer. Mais pourquoi, au lieu de mettre le fil dans le chas de l’aiguille, la jeune fille japonaise devrait-elle glisser le chas de l’aiguille sur la pointe du fil ? Le plus remarquable peut-être d’une centaine d’exemples possibles d’actes aux antipodes des nôtres, est fourni par l’art japonais de l’escrime. L’épéiste, délivrant son coup avec les deux mains, ne tire pas la lame vers lui au moment de frapper, mais il la pousse. Il s’en sert, en effet, comme les autres Asiatiques, non sur le principe du coin, mais de la scie ; pourtant il y a un mouvement de poussée là où l’on devrait s’attendre à un mouvement de traction dans le coup. . . . Ces formes, parmi d’autres, d’actes non familiers sont assez étranges pour suggérer l’idée d’une humanité physiquement aussi peu apparentée à nous que pourrait l’être la population d’une autre planète, — l’idée d’une dissemblance anatomique. Aucune telle dissemblance, toutefois, ne semble exister ; et toute cette opposition implique probablement, non pas tant le résultat d’une expérience humaine tout à fait indépendante de l’expérience aryenne, que le résultat d’une expérience évolutivement plus jeune que la nôtre.

Pourtant, cette expérience a été d’un autre ordre que modeste. Ses manifestations ne se contentent pas de surprendre : elles plaisent également. La perfection d’un travail délicat, la force et la grâce légères des objets, la puissance évidente pour obtenir les meilleurs résultats avec le moins de matériaux, la réalisation des objectifs mécaniques par les moyens les plus simples possibles, la compréhension de l’irrégularité comme valeur esthétique, la plastique et le goût parfait de toute chose, le sens de l’harmonie montré dans les teintes ou les couleurs, — tout cela doit vous convaincre d’emblée que notre Occident a beaucoup à apprendre de cette civilisation éloignée, non seulement en matière d’art et de goût, mais également en matière d’économie et d’utilité. Ce n’est pas une fantaisie barbare qui vous attire dans ces étonnantes porcelaines, ces confondantes broderies, ces merveilles de laque et d’ivoire et de bronze, qui éduquent l’imagination de manière inhabituelle. Non : ce sont les produits d’une civilisation qui est devenue, au sein de ses propres limites, si délicate qu’il n’y a que l’artiste qui soit capable de juger ses manufactures, — une civilisation qui ne peut être qualifiée d’imparfaite que par ceux qui auraient aussi nommé imparfaite la civilisation grecque d’il y a trois mille ans.

 

Mais la singularité sous-jacente de ce monde, — la singularité psychologique, — est beaucoup plus surprenante que celle qui est visible et superficielle. Vous commencez à soupçonner la portée de celle-ci après avoir découvert qu’aucun adulte occidental ne peut parfaitement maîtriser la langue. En Orient et en Occident les éléments fondamentaux de la nature humaine — les bases émotionnelles de celle-ci — sont sensiblement les mêmes : la différence mentale entre un enfant japonais et un enfant européen est essentiellement potentielle. Mais avec la croissance la différence se développe et s’élargit rapidement, jusqu’à devenir, dans la vie adulte, inexprimable. L’ensemble de la superstructure mentale des Japonais évolue dans des formes qui n’ont rien de commun avec le développement psychologique occidental : l’expression de la pensée devient réglementée, et l’expression de l’émotion inhibée d’une manière qui désoriente et stupéfie. Les idées de ce peuple ne sont pas nos idées ; leurs sentiments ne sont pas nos sentiments ; leur vie éthique représente pour nous des régions de la pensée et de l’émotion encore inexplorées, ou peut-être depuis longtemps oubliées. N’importe laquelle de leurs phrases ordinaires, traduite en langage occidental, produit un non-sens sans espoir ; et la traduction littérale en japonais de la plus simple phrase anglaise ne serait guère comprise par un Japonais qui n’aurait jamais étudié une langue européenne. Pourriez-vous apprendre tous les mots d’un dictionnaire japonais, que votre acquisition ne vous aiderait pas le moins du monde à vous faire comprendre en parlant, à moins que vous n’ayez appris aussi à penser comme un Japonais, — c’est-à-dire, à penser à rebours, à penser sens dessus dessous et dedans dehors, à penser dans des directions totalement étrangères à l’habitude aryenne. Une expérience dans l’acquisition des langues européennes peut vous aider à apprendre le japonais à peu près autant qu’elle vous aiderait à acquérir la langue parlée par les habitants de Mars. Pour être capable d’utiliser la langue japonaise comme un Japonais l’utilise, il faudrait être né de nouveau, et avoir l’esprit complètement reconstruit, de la fondation jusqu’au sommet. Il est possible qu’une personne d’ascendance européenne, née au Japon, et habituée dès l’enfance à utiliser la langue vernaculaire, puisse par la suite retenir dans sa vie la connaissance instinctive qui seule pourrait lui permettre d’adapter ses relations mentales aux relations de n’importe quel environnement japonais. Il y a effectivement un Anglais nommé Black, né au Japon, dont l’aptitude linguistique est prouvée par le fait qu’il est capable de gagner un revenu correct comme conteur professionnel (hanashika). Mais c’est un cas exceptionnel. . . . Quant à la langue littéraire, il me suffit de constater que pour en faire l’acquisition elle exige beaucoup plus que la connaissance de plusieurs milliers de caractères chinois. Il est sûr de dire qu’aucun Occidental ne peut s’engager à traduire à vue aucun texte littéraire posé devant lui — en fait le nombre de chercheurs indigènes capables de le faire est très faible ; — et bien que l’apprentissage manifesté dans ce sens par plusieurs Européens puisse justement forcer notre admiration, le travail d’aucun d’eux n’aurait pu être livré au monde sans aide japonaise.

 

Mais de même que l’étrangeté extérieure du Japon se révèle pleine de beauté, de même l’étrangeté intérieure apparaît avoir son charme, — un charme éthique reflété dans la vie commune des gens. Les aspects attrayants de cette vie n’impliquent pas en effet, pour l’observateur ordinaire, une différenciation psychologique, mesurable en dizaines de siècles : seul un esprit scientifique, comme celui de M. Percival Lowell, perçoit immédiatement le problème présenté. L’étranger moins doué, s’il entre naturellement en sympathie, est simplement heureux et perplexe, et il tente d’expliquer, par sa propre expérience d’une vie heureuse à l’autre bout du monde, les conditions sociales qui le charment. Supposons qu’il ait la chance de pouvoir vivre pendant six mois ou un an dans une ville à l’ancienne mode de l’intérieur. Dès le début de son séjour, c’est à peine s’il peut manquer d’être impressionné par la bienveillance et la joie apparentes de l’existence autour de lui. Dans les relations des gens entre eux, ainsi que dans toutes leurs relations avec lui, il trouvera une constante aménité, un tact, une bonne nature tels qu’il ne les aura rencontrés ailleurs que dans l’amitié de cercles exclusifs. Tout le monde salue tout le monde d’un air heureux et avec d’agréables paroles ; les visages sont toujours souriants ; les incidents les plus ordinaires de la vie quotidienne sont transfigurés par une courtoisie à la fois si naturelle et si impeccable qu’elle semble jaillir directement du cœur, sans avoir été apprise. En toutes circonstances, une certaine gaieté extérieure ne disparaît jamais : peu importent les difficultés qui peuvent surgir, — un tempête ou un incendie, une inondation ou un tremblement de terre, — les rires des voix qui saluent, le sourire lumineux et la courbette gracieuse, la gentille question et la volonté d’être agréable, continuent à rendre la vie belle. La religion n’apporte pas de ténèbres dans ce soleil : devant le Bouddha et les dieux on sourit en priant ; les cours des temples sont des aires de jeux pour les enfants ; et dans l’enceinte des grands sanctuaires publics — qui sont des lieux de fête plutôt que de solemnité — des estrades sont érigées pour la danse. L’existence de la famille semble être partout caractérisée par la douceur : aucun querelle visible, aucune rudesse bruyante, ni larmes ni reproches. La cruauté, même envers animaux, semble être inconnue : on voit des fermiers, venant en ville, marcher d’un pas lourd et patient à côté de leurs chevaux ou de leurs bœufs, aidant leurs muets compagnons à porter le fardeau, sans utiliser de fouets ni d’aiguillons. Conducteurs ou tireurs de charrettes se détourneront de leur chemin, dans les circonstances les plus provocatrices, plutôt que de rouler sur un chien paresseux ou un poulet stupide. . . . Pour un temps non négligeable on peut vivre au milieu d’apparences comme celles-ci, et ne rien apercevoir qui gâche le plaisir de l’expérience.

Bien sûr, les conditions dont je parle sont en train de disparaître ; mais on les rencontre encore dans les districts les plus reculés. J’ai vécu dans des quartiers où aucun cas de vol n’avait eu lieu pendant des centaines d’années, — où les prisons nouvellement construites de Meiji sont restées vides et inutiles, — où les personnes laissaient leurs portes déverrouillées de nuit comme de jour. Ces faits sont connus de tous les Japonais. Dans un tel quartier, vous pouvez admettre que la bonté qu’on vous manifeste, en tant qu’étranger, est la conséquence d’un ordre officiel ; mais comment expliquer la bonté des gens les uns pour les autres ? Lorsque vous ne découvrez aucune rudesse, aucune grossièreté, aucune malhonnêteté, aucune violation des lois, et que vous apprenez que cette condition sociale est la même depuis des siècles, vous êtes tenté de croire que vous êtes entré dans le domaine d’une humanité moralement supérieure. Toute cette douce urbanité, cette impeccable honnêteté, cette ingénue bienveillance en parole et en acte, vous êtes conduit naturellement à l’interpréter comme un comportement dirigé par la parfaite bonté du cœur. Et la simplicité qui vous ravit n’est pas la simplicité de la barbarie. Ici, chacun est instruit ; chacun sait écrire et parler à merveille, sait comment composer des poèmes, comment se comporter poliment ; partout l’on rencontre la propreté et le bon goût ; les intérieurs sont lumineux et purs ; l’usage quotidien du bain chaud est universel. Comment refuser d’être charmé par une civilisation où toute relation semble gouvernée par l’altruisme, toute action dirigée par le devoir, et tous les objets façonnés par l’art ? On ne peut pas s’empêcher d’être ravi par de telles conditions, ou indigné de les entendre dénoncées comme « païennes ». Et selon le degré de votre altruisme, ces bonnes gens seront capables, sans effort apparent, de vous rendre heureux. La simple sensation du milieu est un bonheur tranquille : elle est comme la sensation d’un rêve dans lequel les gens nous accueillent exactement comme nous aimons être accueillis, et nous disent tout ce que nous aimons entendre, et font pour nous tout ce que nous souhaitons qu’il nous soit fait, — des gens qui se déplacent sans bruit dans des espaces de parfait repos, le tout baigné dans une lumière vaporeuse. Oui — pour pas mal de temps ces peuples de fées peuvent vous donner toute le douce félicité du sommeil. Mais, tôt ou tard, si vous habitez longtemps avec eux, votre contentement révélera qu’il a beaucoup en commun avec le bonheur des rêves. Vous n’oublierez jamais le rêve, — jamais ; mais il finira par se dissiper, comme ces vapeurs du printemps qui prêtent à un paysage japonais sa beauté surnaturelle dans la matinée des jours radieux. Vraiment vous êtes heureux, parce que vous êtes entré physiquement au Pays des Fées, — dans un monde qui n’est pas et n’a jamais pu être le vôtre. Vous avez été transporté hors de votre propre siècle — par-dessus d’énormes espaces de temps révolu — dans une époque oubliée, dans une époque disparue, — de retour à quelque chose d’ancien comme l’Égypte ou Ninive. C’est le secret de l’étrangeté et de la beauté des choses, — le secret du frisson qu’elles donnent, — le secret du charme espiègle des gens et de leurs habitudes. Heureux mortel ! le roue du temps a tourné pour vous ! Mais n’oubliez pas qu’ici tout est enchantement, — que vous êtes tombé sous le charme des morts, — que les lumières et les couleurs et les voix doivent s’évanouir à la fin dans le vide et le silence.

* * * * *

Certains d’entre nous, au moins, ont souvent souhaité pouvoir vivre une saison dans le beau monde disparu de la culture grecque. Inspiré par notre première rencontre avec le charme de l’art et de la pensée grecs, ce désir vient à nous avant même que nous soyons capables d’imaginer les conditions réelles de la civilisation antique. Si le souhait pouvait se réaliser, nous devrions certainement trouver qu’il nous est impossible de nous accommoder de ces conditions, — non pas tant à cause de la difficulté d’apprendre l’environnement, qu’en raison de la plus grande difficulté de ressentir exactement comment les gens ressentaient il y a une trentaine de siècles. En dépit de tout ce qui a été fait pour les études grecques depuis la Renaissance, nous sommes encore incapables de comprendre de nombreux aspects de la vie de la Grèce ancienne : aucun esprit moderne ne peut vraiment éprouver, par exemple, les sentiments et les émotions auxquels la grande tragédie d’Œdipe fait appel. Néanmoins, nous sommes beaucoup plus avancés que nos ancêtres du XVIIIe siècle, en ce qui concerne la connaissance de la civilisation grecque. À l’époque de la Révolution française, on a pensé qu’il serait possible de rétablir en France les conditions d’une république grecque, et d’éduquer les enfants selon le système de Sparte. Aujourd’hui, nous sommes bien conscients du fait qu’aucun esprit développé par la civilisation moderne ne pourrait trouver le bonheur dans l’un de ces despotismes socialistes qui existaient dans toutes les villes du monde antique avant la conquête romaine. Nous ne pourrions pas plus nous mêler à la vie des Grecs anciens, si on la ressuscitait pour nous, — pas plus en faire partie, — que nous ne pourrions changer nos identités mentales. Mais combien ne donnerions nous pas pour le plaisir de la voir, — pour la joie d’assister à une fête à Corinthe, ou aux Jeux Pan-helléniques ? . . .

Et pourtant, d’assister à la renaissance d’une civilisation grecque révolue, — de marcher dans la Crotone même de Pythagore, — d’errer à travers la Syracuse de Théocrite, — ne seraient pas un plus grand privilège que l’occasion qui nous est vraiment offerte d’étudier la vie japonaise. En effet, du point de vue de l’évolution, ce serait moins un privilège, — puisque le Japon nous offre le spectacle vivant de conditions plus anciennes, et psychologiquement beaucoup plus éloignées de nous, que celles de toute période grecque avec laquelle l’art et la littérature nous ont permis de faire étroitement connaissance.

Le lecteur n’a guère besoin de rappeler qu’une civilisation moins évoluée que la nôtre, et intellectuellement éloignée de nous, ne doit pas sous ce prétexte être considérée comme nécessairement inférieure à tous égards. La civilisation hellénique à son meilleur a représenté un stade précoce de l’évolution sociologique ; et pourtant les arts qu’elle a développés nourrissent encore notre idéal suprême et inaccessible de la beauté. De même, cette civilisation beaucoup plus archaïque du vieux Japon a atteint un degré moyen de culture esthétique et morale bien digne de notre admiration et de notre louange. Seul un esprit superficiel — un esprit très superficiel — déclarera que le meilleur de cette culture est inférieur. Mais la civilisation japonaise est singulière à un degré qui n’a peut-être pas d’équivalent occidental, car il nous offre le spectacle de nombreuses couches successives de culture étrangère superposées sur la simple base autochtone, et formant un ensemble vraiment déconcertant de complexité. L’essentiel de cette culture étrangère est chinois, et n’a qu’une relation indirecte à l’objet réel de ces études. Le fait singulier et surprenant est que, en dépit de toute superposition, le caractère original du peuple et de sa société demeure toujours reconnaissable.

La merveille du Japon n’est pas à chercher dans les innombrables emprunts dont il s’est revêtu, — tout comme une princesse des temps anciens revêtait douze robes de cérémonie, de couleurs et de qualités diverses, repliées l’une sur l’autre de manière à montrer ses bords multicolores à la gorge et aux manches et aux pieds ; — non, la vraie merveille c’est Celui qui les revêt. Car l’intérêt du costume est beaucoup moins dans la beauté de sa forme et de sa teinte que dans son importance comme idée, — comme représentatif de l’esprit qui l’a conçu ou adopté. Et l’intérêt suprême de la vieille civilisation japonaise réside dans ce qu’elle exprime du caractère de la race, — ce caractère qui demeure encore essentiellement inchangé par tous les changements de Meiji.

« Suggère » serait peut-être un meilleur terme que « exprime », car le caractère de la race est plutôt à deviner qu’à reconnaître. Notre compréhension de celui-ci pourrait être aidée par une connaissance précise des origines ; mais ces connaissances, nous ne les possédons pas encore. Les ethnologues sont convenus que la race japonaise a été formée par un mélange de peuples, et que l’élément dominant est mongol ; mais cet élément dominant est représenté dans deux types très différents, — l’un mince et presque féminin d’aspect ; l’autre, trapu et puissant. Des éléments chinois et coréens sont connus pour exister dans les populations de certains districts ; et il semble qu’il y ait eu une importante infusion de sang Aïnou. Qu’il y ait également un élément malais ou polynésien, cette question n’a pas été tranchée. Aussi voici ce qu’on peut tout au plus affirmer avec certitude, — que la race, comme toute bonne race, est mêlée ; et que les peuples qui se sont unis à l’origine pour la former se sont tellement mélangés ensemble qu’ils ont développé, au terme d’une longue discipline sociale, un type assez uniforme de caractère. Ce caractère, même s’il est immédiatement reconnaissable à certains de ses aspects, nous présente de nombreuses énigmes très difficiles à expliquer.

Néanmoins, mieux le comprendre est devenu une question d’importance. Le Japon est entré dans la lutte compétitive du monde ; et la valeur de tout peuple dans cette lutte dépend de son caractère tout autant que de sa force. Nous pouvons apprendre quelque chose du caractère japonais si nous sommes capables de déterminer la nature des conditions qui l’ont façonné, — les grands faits généraux de l’expérience morale de la race. Et ces faits, nous devrions les trouver exprimés ou suggérés dans l’histoire des croyances nationales, et dans l’histoire de ces institutions sociales dérivées de la religion et développées par elle.


happy   dans   Nippon    Mercredi 28 Octobre 2009, 02:23

 



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