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hétéroclite, écoute le temps, la tête dans les étoiles, les pieds par dessus

 

 




209 Dans le Cercle
Lafcadio Hearn

Source : The Internet Sacred Text Archive
Traduction : Happy.


Lafcadio Hearn (Koizumi Yakumo 小泉八雲)
(1850-1904)

Glaneries dans les champs de Bouddha (1897)
(Gleanings in the Buddha Fields)

XI.   Dans le Cercle

 

NI LA DOULEUR PERSONNELLE ni le plaisir personnel ne peuvent être réellement exprimés par les mots. Il n’est jamais possible de les communiquer dans leur forme originale. Il est seulement possible, par un tableau vivant des circonstances ou des conditions qui les causent, d’éveiller en des esprits sympathiques des qualités semblables de sensation. Mais si les conditions qui causent la douleur ou le plaisir sont totalement étrangères à l’expérience humaine commune, alors nulle représentation de ces conditions ne peut faire pleinement connaître les sensations qu’elles ont suscitées. Sans espoir, donc, tout essai d’exprimer ma vraie douleur à la vue de mes naissances antérieures. Je puis seulement dire qu’aucune combinaison de souffrance possible à l’être individuel ne saurait être comparée à cette douleur, — la douleur d’innombrables vies entretissées. C’était comme si chacun de mes nerfs s’était prolongé en quelque monstrueuse toile de sensibilité tissée à rebours au travers d’un million d’années, — et que l’ensemble de cette chaîne et de cette trame infinies, par tous ses fils frissonnants, déversait dans ma conscience, jaillissant d’un passé épouvantable, une hideur sans nom, — une horreur trop vaste à supporter pour un cerveau humain. Car, à mesure que je regardais en arrière, je devenais double, quadruple, octuple ; — je me multipliais par progression arithmétique ; — je devenais des centaines, des milliers ; — j’étais frappé de la terreur de milliers ; — et me désespérais de l’angoisse de milliers ; — et frissonnais de l’agonie de milliers ; pourtant je ne connaissais le plaisir d’aucun. Toutes les joies, toutes les délices ne m’apparaissaient que comme brumes et moqueries : seules la douleur et la crainte étaient réelles, — et toujours, toujours elles grandissaient. Puis, à l’instant où la sensibilité elle-même paraissait se fondre dans la dissolution, un toucher divin mit fin à la vision affreuse, et me rendit la simple conscience du seul présent. Oh ! quel ineffable délice ce soudain rétrécissement de la multiplicité dans l’unité ! — cet immense, incommensurable effondrement du Moi dans l’oublieuse torpeur aveugle de l’individualité.

 

« À d’autres aussi, dit la voix du divin qui m’avait ainsi sauvé, à d’autres dans un état semblable il a été permis d’entrevoir leur préexistence. Mais aucun d’entre eux n’a jamais pu endurer de regarder loin. Le pouvoir de contempler toutes les naissances antérieures n’appartient qu’à ceux qui pour toujours sont libérés des liens du Moi. Ceux-là existent en dehors de l’illusion, — en dehors de la forme et du nom ; et la douleur ne peut s’approcher d’eux.

« Mais à vous, qui demeurez dans l’illusion, pas même le Bouddha ne saurait donner le pouvoir de regarder en arrière plus qu’un peu.

« Toujours vous êtes ensorcelé par les folies de l’art, de la poésie, de la musique, — par les illusions de la couleur et de la forme, — par les illusions de la parole sensuelle, les illusions du bruit des sens.

« Toujours cette apparition appelée la Nature — qui n’est qu’un autre nom pour le vide et l’ombre — vous trompe et vous charme, et vous emplit de rêves de désir pour les choses des sens.

« Mais celui qui veut vraiment savoir ne doit pas aimer cette Nature fantôme, — ne doit pas trouver plaisir dans la beauté radieuse d’un ciel clair, — ni dans la vue de la mer, — ni dans l’écoute du flot des rivières, — ni dans les formes des pics et des bois et des vallées, — ni dans leurs couleurs.

« Celui qui veut vraiment savoir ne doit pas trouver plaisir à contempler les œuvres et les actions des hommes, ni à entendre leurs propos, ni à observer le jeu de marionnettes de leurs passions et de leurs émotions. Tout cela n’est que tissu de fumée, chatoiement de vapeur, impermanence, fantasmagorie.

« Car les plaisirs que les hommes qualifient d’élevés ou de nobles ou de sublimes ne sont que sensualités plus grandes, faussetés plus subtiles : floraisons d’égoïsme de belle apparence mais vénéneuses, toutes enracinées dans le limon plus ancien des appétits et des désirs. Jouir de l’éclat radieux d’un jour sans nuages, — voir les montagnes changer de teintes suivant la course du soleil, — regarder les vagues passer, les couchers de soleil s’estomper, — trouver du charme à la floraison des plantes et des arbres : tout ceci appartient aux sens. Pas moins sensuel en vérité est le plaisir de contempler les actions dites grandes ou belles ou héroïques, — puisqu’il ne fait qu’un avec le plaisir d’imaginer ces choses pour lesquelles les hommes peinent misérablement dans ce monde misérable : l’amour bref et la renommée et l’honneur, — tous trois aussi vides qu’écume qui passe.

« Le ciel, le soleil et la mer ; — les pics, les bois, les plaines ; — toutes les splendeurs, toutes les formes, toutes les couleurs, — sont des spectres. Les sensations et les pensées et les actions, — réputées hautes ou viles, nobles ou ignobles, — toutes choses imaginées et accomplies dans un but autre que le but éternel, ne sont que rêves nés de rêves et qui engendrent le vide. Pour le clairvoyant, tous les sentiments du Moi, — tout amour et toute haine, joie et douleur, espoir et regret, sont pareillement des ombres ; — jeunesse et vieillesse, beauté et horreur, douceur et ignominie, ne sont pas différentes ; — mort et vie sont une seule et même chose ; et l’Espace et le Temps n’existent que pour mettre en scène et ordonner ce perpétuel jeu-d’Ombres.

« Tout ce qui existe dans le Temps doit périr. Pour les Éveillés il n’y a ni Temps ni Espace ni Changement, — ni nuit ni jour, — ni chaleur ni froid, — ni lune ni saison, — ni présent, passé, ou avenir. La forme et les noms de la forme sont pareillement néant : — seule la Connaissance est réelle ; et pour celui qui y parvient, l’univers devient un fantôme. Mais il est écrit : — « Celui qui a vaincu le Temps dans le passé et dans l’avenir doit posséder un entendement excessivement pur. »

« Pareil entendement ne vous appartient pas. Toujours à vos yeux l’ombre paraît la substance, — et l’obscurité, lumière, — et le vide, beauté. Et c’est pourquoi la vue de vos naissances antérieures n’a pu que vous causer de la douleur. »

 

Je demandai : —

— Si j’avais trouvé la force de regarder jusqu’au commencement, — jusqu’au bord du Temps, aurais-je pu lire le Secret de l’univers ?

— Non, fut-il répondu. Ce n’est que par la Vision Infinie que le Secret peut être lu. Auriez-vous pu regarder en arrière incomparablement plus loin que votre pouvoir ne le permettait, alors le Passé serait devenu pour vous l’Avenir. Et auriez-vous pu endurer encore davantage, l’Avenir décrivant une orbe serait revenu pour vous dans le Présent.

— Mais pourquoi ? murmurai-je, émerveillé... Qu’est-ce que le Cercle ?

— De Cercle il n’y a pas, fut la réponse ; — de Cercle il n’y a pas, sauf le grand tourbillon-fantôme de la naissance et de la mort auquel, par leurs pensées et leurs actions, les ignorants demeurent condamnés. Mais ceci n’a d’existence que dans le Temps ; et le Temps lui-même est illusion.


happy   dans   Nippon    Lundi 9 Août 2010, 13:54

 



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